Le 7 février 2026, c’est-à-dire dans 3 jours, les Haïtiens vont-ils rejouer le match de l’après Jovenel Moise ? Au vu de l’actualité de ces derniers jours dans le pays, tous les observateurs politiques sont en droit de se poser la question. Depuis quelques semaines, un bras de fer se poursuit entre le Président du Conseil Présidentiel de Transition (CPT), Laurent Saint-Cyr, et une partie de ses collègues dont l’objectif serait de remplacer le chef du gouvernement, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, à la Primature avant le 7 février. L’affaire aurait pu rester un combat haïtiano-haïtien où les plus forts gagnent comme dans n’importe quelle compétition sportive. Surtout, depuis l’installation de cette structure politique jouant le rôle de pouvoir Exécutif, le pays a l’habitude de ce genre de luttes fratricides et de conflits entre les 9 membres du CPT. Tantôt pour nommer un directeur général.
Tantôt pour le partage des fonds du Service de l’intelligence. Tantôt pour de sombres affaires de corruption au sommet de l’Etat, etc, etc. Mais voilà ! Le duel auquel la population assiste désarmée prend une autre tournure et de fait échappe totalement au contrôle du pays en prenant la direction de Washington et d’Ottawa. Et là, ce n’est plus Port-au-Prince qui lave ses linges sales en famille au profit de l’intérêt national, mais bien des étrangers qui ont pris l’affaire en main afin d’imposer leurs diktats aux dirigeants haïtiens et ce, naturellement, à leurs propres bénéfices. De quoi parlons-nous ? Tout le pays le sait, depuis bien longtemps un trio de Conseiller-Présidents ayant à sa tête le Conseiller Fritz Alphonse Jean cherchait désespérément à limoger le locataire de la Primature.
Selon l’ancien Gouverneur de la banque centrale, cette décision est motivée par l’incompétence politique avérée du Premier ministre qui a échoué sur toute la ligne à endiguer l’insécurité et à apporter un second souffle à la Transition. Fritz Alphonse Jean laissait entendre que l’accélération des démarches pour révoquer Alix Didier Fils-Aimé est dû par le fait que le gouvernement n’a pu organiser comme prévu, le référendum constitutionnel et les élections générales, ce qui était la principale mission du gouvernement sans oublier le rétablissement de la sécurité avec en prime un « budget de guerre » pour combattre les gangs. Certes, il y a une part de vérité et de responsabilité du Premier ministre dans cet échec, mais ce que Fritz Alphonse Jean omet de dire c’est que cet échec est collectif et la Primature n’est pas la seule responsable du désastre du CPT depuis ces deux ans.
Bon revenons au fond de l’affaire. Fritz Alphonse Jean, dans sa croisade contre son chef de gouvernement, a pu rallier quatre autres colistiers : Edgard Leblanc Fils, celui qui n’a pas su trancher lors de l’éclatement du scandale de corruption de la BNC mettant en cause trois Conseillers Présidents : Smith Augustin, Emmanuel Vertilaire et Louis Gérald Gilles. Mais le plus étonnant, justement, c’est le ralliement de ce dernier à Fritz Jean. Louis Gérald Gilles néo-lavalas mais proche de la mouvance PHTK de Michel Martelly et qui figure en tête de la liste des trois Conseillers accusés et inculpés pour corruption et dont le nom est cité à maintes reprises d’avoir commandité l’assassinat des militants servant de liaison entre lui et des chefs de gangs. D’ailleurs, c’est peut-être là où débutent les ennuis de Fritz Alphonse Jean avec les américains et les canadiens dans ce dossier.
Les deux autres sont : Leslie Voltaire et Smith Augustin. Les cinq Conseillers réclamant la tête de Alix Didier Fils-Aimé ne sont pas arrivés, jusqu’ici, à convaincre les deux autres Conseillers, notamment le Coordonnateur du CPT, de signer la Résolution pour révoquer le PM. Mais, l’affaire n’est pas si simple qu’elle le paraît. Selon toute vraisemblance, les frondeurs n’auraient eu aucune difficulté pour obtenir la signature des deux autres membres restants pour limoger Alix Didier Fils-Aimé. Ils sont sept au total plus deux membres observateurs.
Leur problème vient des menaces que tous les membres du CPT ont reçues de la part de deux ambassades et du Core Group en Haïti dès le début des démarches tendant à remplacer Fils-Aimé. Dès le départ, l’ambassadeur des Etats-Unis, Henry Wooster, et celui du Canada, André François Giroux, suite à la visite du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé à Washington en novembre 2025, menaçaient de sanctionner tous ceux qui oseraient s’en prendre au patron de la Primature ou qui auraient l’intention de signer pour sa révocation. C’est donc un veto posé par les deux pays – Etats-Unis d’Amérique et Canada- pour ne pas renvoyer un Premier ministre dont personne en Haïti ne voit son utilité pour sauver la Transition depuis qu’il est installé à la Primature. Mais, faisant mine de ne pas comprendre les menaces qui pèsent sur eux, les cinq Conseiller-Présidents, Fritz Alphonse Jean, Louis Gérald Gilles, Smith Augustin, Edgard Leblanc Fils et Leslie Voltaire, tiennent bon et continuent de faire du lobbying auprès de leurs collègues afin de rejoindre leur lutte.

Sauf que, Emmanuel Vertilaire tremblant de peur, prenant très au sérieux les menaces des gouvernements américain et canadien menaçant de révoquer le « visa » de tous ceux qui n’obéissent pas aux injonctions de leurs autorités de tutelles, en clair s’ils signent la Résolution actant la révocation de Alix Didier Fils-Aimé, fait de la sourde oreille. La menace devient plus que réelle quand le chef de file de la « bande des cinq », Fritz Alphonse Jean, lançait une nouvelle offensive en vue de convaincre les « peureux » qui ne souhaitent pas du tout enfreindre l’ordre de leurs chefs à Washington et à Ottawa.
Voyant que les récalcitrants continuent dans leur manœuvre tout en faisant pression sur le Président du CPT, les deux Missions diplomatiques dans la capitale haïtienne se faisaient plus précises et commençaient par envoyer par WhatsApp des messages très explicites leur faisant croire qu’ils courent vraiment le risque de perdre leur visa d’entrée aux Etats-Unis et au Canada s’ils persistent à vouloir la tête du Premier ministre avant le 7 février 2026, date à laquelle le CPT devrait quitter le pouvoir. On se rappelle qu’au début Fritz Alphonse Jean a même été convoqué à la Jamaïque par le Secrétaire d’Etat américain, Marco Rubio, pour se faire passer un savon en présentiel si lui et ses amis continuent de « persécuter » Alix Didier Fils-Aimé avec leur histoire de changement de Premier ministre.
En ignorant les messages WhatsApp des ambassadeurs et les blâmes de Marco Rubio, Fritz Alphonse Jean savait qu’il s’exposait à la foudre du Département d’Etat et de son homologue canadien, le Ministère des Affaires mondiales. Le mardi 25 novembre 2025, la nouvelle tombe comme un couperet. L’agence Associated Press annonce dans une dépêche que : « le gouvernement américain a imposé des restrictions de visa à Fritz Alphonse Jean, membre du Conseil Présidentiel de Transition d’Haïti. » En fait, depuis la veille, la nouvelle courait les rédactions et les réseaux sociaux sur la révocation de visa d’un membre du CPT sans qu’aucun nom ne soit cité. « Les États Unis ont imposé des restrictions de visa à un fonctionnaire du gouvernement haïtien pour avoir soutenu des gangs et d’autres organisations criminelles, et pour avoir entravé la lutte du gouvernement haïtien contre les gangs terroristes désignés comme Organisations terroristes étrangères.
Le Département d’Etat révoquera tous les visas actuellement valides détenus par cette personne » avait indiqué Tommy Pigott, un des porte-paroles adjoints du Département d’Etat. En fait, c’était un secret de polichinelle, cette sanction. En vérité, tout le monde savait qu’il existait des menaces contre la plupart des membres du CPT opposés au Premier ministre. La dépêche de AP ne faisait que confirmer ou officialiser la nouvelle. Les Etats-Unis viennent de frapper là où ils savent que ça fait mal sur tous dirigeants haïtiens: leur visa d’entrée sur le territoire américain. Le jour même, Firtz Alphonse Jean a convoqué un point de presse pour dire sa vérité et partager avec les journalistes les échanges qu’il a eus avec les deux diplomates américain et canadien confirmant le soutien de Washington et de Ottawa à Alix Didier Fils-Aimé et que celui-ci serait devenu intouchable à la Primature : « Dès que nous avons commencé à examiner la possibilité de changer le chef du gouvernement, des membres du Conseil ont commencé à recevoir des menaces d’annulation de visa et d’autres sanctions de la part du représentant de l’ambassade américaine et de l’ambassadeur du Canada. Les diplomates avaient clairement indiqué que si nous ne renoncions pas, nous ferions face à des sanctions et à l’annulation de nos visas. Nous restons fermes dans la lutte contre la corruption, la capture de l’État par quelques individus, et les opérateurs impliqués dans le trafic de drogue, la prolifération d’armes et de munitions. » Sauf que le mal est fait. Il n’a plus le droit d’entrer aux USA. Un signal fort envoyé aux autres membres du CPT qui ne sont pas disposés à contrecarrer les ordres des ambassadeurs des Etats-Unis et du Canada jouant le rôle de Gouverneur et de vice-Gouverneur en Haïti.
Le lendemain de cette décision, au CPT, c’était d’une part la panique, de l’autre le soulagement. La panique dans la mesure où Fritz Alphonse Jean n’était pas le seul à avoir entrepris des démarches pour la destitution du Premier ministre. Les autres membres du groupe, notamment Louis Gérald Gilles qui n’est pas franchement en odeur de sainteté à Washington, gardaient un silence qui en dit long sur leur crainte. Ils tremblaient tous dans leur pantalon. Allaient-ils, eux aussi, faire l’objet de sanction ? Allaient-ils poursuivre leur croisade comme le promet Fritz Alphonse Jean contre Alix Didier Fils-Aimé ? La réponse est oui. Et pour cause. L’économiste ne sera pas le seul, dans la mesure où ses quatre compagnons d’infortune, malgré le retrait de Smith Augustin sous les pressions de son parti, ont été eux aussi sanctionnés par les Etats-Unis. « Les États-Unis maintiennent leur soutien indéfectible à la stabilité et à la sécurité d’Haïti.
Nous considérons l’annonce récente du CPT comme illégale. Le mandat du Premier ministre haïtien Alix Fils‑Aimé demeure essentiel pour faire avancer les efforts visant à combattre les gangs terroristes et à stabiliser le pays. » En revanche, auprès de ceux qui n’ont jamais soutenu le plan de Fritz Alphonse Jean de « virer » le chef du gouvernement, c’est un ouf de soulagement qui a accueilli les sanctions sans pour autant se réjouir de la décision sachant qu’à tout moment, l’Administration Trump peut changer d’avis pour se retourner contre eux sur le seul prétexte de soutien ou de lien avec des gangs. N’empêche, depuis le mercredi 26 novembre 2025 jusqu’à ce mardi 3 février 2026, le Coordonnateur du Conseil Présidentiel de Transition, Laurent Saint-Cyr, qui n’a jamais été favorable à la révocation de son grand ami Alix Didier Fils-Aimé, résiste face à la rébellion du groupe pourtant majoritaire. Entre-temps, il a fait plusieurs communications pour expliquer son refus d’envoyer la Résolution aux Presses Nationales dont un courrier qui donne tout le sens des sanctions appliquées contre les autorités haïtiennes par Washington, voire le Canada.
Et par delà confirme la colonisation d’Haïti par les USA. En effet, en tant que Représentant officiel de la République d’Haïti à titre de Président du Conseil Présidentiel de Transition, au lieu de demander des éclaircissements aux autorités américaines pour avoir sanctionné des membres du pouvoir Exécutif tout en demandant au ministre haïtien des Affaires étrangères de convoquer l’ambassadeur américain pour explication, Laurent Saint-Cyr s’est précipité de se conformer à la vision que se font les Etats-Unis et le Canada de l’après 7 février en Haïti. Dans une lettre envoyée à tous les membres du CPT, mais que tous les observateurs pensent qu’elle s’adresse principalement à la Communauté internationale, notamment aux autorités américaines et canadiennes, Laurent Saint-Cyr voulait être clair. Il se démarque sans ambiguïté du groupe composé de : Fritz Alphonse Jean, Leslie Voltaire, Louis Gérald Gilles, Smith Augustin et Edgard Leblanc Fils tout en cautionnant pleinement la position de la Maison Blanche et du Département d’Etat qui souhaitent reproduire à l’identique le modèle de Ariel Henry, c’est-à-dire, un Premier ministre/Président incarné par une seule personne. En tout cas, par ce courrier, le Président du CPT l’a confirmé, il ne souhaite surtout pas changer de Premier ministre avant le départ du CPT le 7 février prochain : « À ceux au CPT qui veulent renvoyer le gouvernement, je me dois d’affirmer avec clarté que je ne m’associe pas à ces démarches qui contreviennent à mes convictions profondes, à mes principes, à ma conscience et à l’intérêt supérieur du peuple haïtien. Je me positionne encore aujourd’hui, en faveur de la stabilité, de la rigueur qui doit guider l’action publique, de la lutte résolue contre l’insécurité et du respect de l’indépendance du Conseil Electoral Provisoire. Alors même que nous enregistrons de petites victoires sur le plan sécuritaire et que nos partenaires internationaux réaffirment leur engagement à soutenir le rétablissement de la sécurité en Haïti, en particulier à travers la mise en œuvre de la Force de Répression des Gangs (FRG), grâce aux efforts conjoints de la Primature et de la Présidence, nous devons garder le cap. Nous devons œuvrer à une transition pacifique, paisible et ordonnée, qui priorise la continuité et la stabilité de l’État.
En tant que citoyen haïtien et avec le sens de responsabilité que commande ma fonction, je me refuse à toute confrontation stérile ou à toute démarche qui ne servirait durablement ni la transition ni la Nation et qui mettrait en péril le climat de sérénité et de confiance tant nécessaire en ce moment crucial. Je reste fidèle à ma ligne pour maintenir la rigueur qui doit guider l’action publique, refuser toute initiative fondée sur des calculs individuels, des considérations partisanes, ou des improvisations de dernière minute. » Si c’est cette option, envisagée depuis quelques mois par Washington qui arrive à s’imposer, ce sera le retour au Premier ministre tout puissant jouant le rôle à la fois de chef de gouvernement et surtout de chef d’Etat de facto, donc Président provisoire de la République même sans avoir le titre officiellement comme le pays l’a connu avec le Dr Ariel Henry durant quasiment quatre longues années. D’ailleurs, Laurent Saint-Cyr a pratiquement défini la prochaine mission d’un Alix Didier Fils-Aimé qui serait reconduit dans sa fonction pour la suite de la Transition. Histoire, sans doute, de continuer à avoir la bonne grâce de l’Oncle Sam.
Dans son courrier, en effet, le dernier Coordonnateur du Conseil Présidentiel de Transition souligne à l’intention de celui qui prendra sa succession, soit en tant que chef du pouvoir Exécutif et Premier ministre d’Haïti soit uniquement en tant que chef du gouvernement intérimaire, que : « Les efforts continuent pour faire progresser les chantiers de la transition, notamment pour rétablir la sécurité, le dialogue entamé avec les partis politiques. L’allocation de fonds nécessaires au processus électoral, ainsi que la préparation du projet de décret électoral et du calendrier constituent des avancées importantes vers la réalisation de la mission essentielle du CPT qui est de remettre Haïti sur la voie de la dignité, de la légitimité démocratique, de la stabilité et de la souveraineté et s’assurer du bon fonctionnement des institutions de l’État. » Alors, si ce plan américain passe et que Alix Didier Fils-Aimé devient le seul homme fort de la République, quelle sera la réaction des oppositions et dans une moindre mesure, celle de la population, au demeurant les premières victimes de l’échec collectif de cette Transition post-Jovenel Moïse ? Il nous reste trois jours pour avoir la réponse.
C.C











