Dans le bras de fer opposant le Conseiller Président Fritz Alphonse Jean et les autorités américaines, tout le monde ne voit et ne parle que des sanctions qui frappent cet officiel haïtien. Toute la presse a fait ses choux gras sur ce dossier et mis en lumière la curieuse et surprenante sortie de l’ancien Gouverneur de la BRH contre les diplomates américains et canadiens qui, selon lui, font de l’ingérence dans la politique intérieure d’Haïti. Une posture nationaliste qui prête naturellement à sourire venue de la part d’un dirigeant politique ayant accepté, dès le début du processus de la mise en place du Conseil Présidentiel de Transition (CPT), de cautionner la main mise de la Communauté internationale, notamment de Washington et d’Ottawa, sur la vie politique et la gouvernance haïtiennes.
L’ancien « Président élu » de l’Accord du 30 août 2021 dit Groupe de Montana, Fritz Alphonse Jean, est un vieux briscard de la politique nationale. En tant que tel, il sait, comme le dernier quidam de la commune de Sainte Suzanne dans le Nord d’Haïti où il habite, que depuis plus de cinquante ans, pas un Président de la République ne peut se passer de la bénédiction des autorités américaines pour exister en Haïti. D’où, d’ailleurs, son entière coopération et collaboration à l’opération rondement menée par la CARICOM au nom de Washington, après le départ forcé de l’ex-Premier ministre Ariel Henry, à la création et l’installation de cette présidence collégiale dont il est un des 9 membres. Celui qui découvre les bienfaits du nationalisme doit se souvenir ou se rappeler que la CARICOM avait posé comme préalable pour devenir membre du CPT : que tout candidat au poste de Conseiller Président, dans la nouvelle Transition, doit obligatoirement accepter toutes les conditions imposées par la Communauté internationale, entre autres, donner son accord pour l’arrivée d’une force militaire internationale sur le sol haïtien.
En tant que membre de l’Accord de Montana, non seulement il n’avait pas protesté contre cette ingérence flagrante et ces conditions inacceptables et incompréhensibles pour un vrai patriote et nationaliste digne de ce nom, mais aussi il a accepté en connaissance de cause de devenir membre d’une structure exécutive sous tutelle qui devait exécuter tous les diktats de ses tuteurs. Donc, venir jouer deux ans après « au plus nationaliste que moi tu meurs » c’est vraiment fort de café. Surtout quand il déclare : « Au point où nous en sommes, on se bat pour notre dignité, pour la dignité de notre pays et de l’héritage qu’on laissera à nos enfants. Si lutter pour une bonne gouvernance, pour qu’il y ait une autre forme de gouvernance dans le pays est un crime, je suis prêt à continuer ce combat sans relâche. Si se battre pour placer des personnes compétentes et expérimentées à la tête de l’État afin de résoudre les problèmes de la population est un crime, je suis prêt à continuer le combat.
Si se lever contre ce système qui crée la misère est un crime, je suis prêt à poursuivre la lutte sans arrêt. Si dire la vérité aux ambassades concernées sur un gouvernement qui ne fonctionne pas est un crime, je suis prêt… » Dans contexte, cette sortie de Fritz Alphonse Jean n’a fait aucun effet sur ses partisans et personne en Haïti ni dans la diaspora ne peut le croire. La preuve, l’ambassadeur américain en Haïti, Henry Wooster, devons-nous dire le Gouverneur américain à Port-au-Prince, lui a sèchement répondu le mardi 9 décembre 2025 dans son fameux rendez-vous « Pause café avec l’ambassadeur » en lui faisant la leçon tout en confirmant que ce sont les Etats-Unis le patron. « La stabilité et la sécurité d’Haïti constituent une priorité pour les USA. Elles sont indissociables. Les Etats-Unis travaillent en collaboration avec le gouvernement Haïtien, la Communauté internationale pour rendre opérationnelle la force de répression des gangs dans les meilleurs délais. Cette semaine, mon équipe sera à New York pour rencontrer les pays qui supportent ce projet afin d’envoyer des troupes en Haïti pour mettre fin aux gangs et à la violence aveugle.
Nous avancerons rapidement pour mobiliser le plus grand nombre de troupes possibles dans les mois à venir afin d’aider Haïti à sécuriser les élections et à choisir son prochain Président pour les cinq années à venir. Je vous encourage à rester positif, à participer au débat démocratique sur les orientations que vous souhaitez donner à votre pays. » Au final, c’est du genre cause toujours et moi je travaille. Bref, ce débat entre Fritz Alphonse Jean et lui est clos. En effet, contrairement à ce qu’on pourrait croire, le pauvre Fritz Alphonse Jean est loin d’être le seul visé par ces sanctions se résumant, depuis, à la révocation de son visa américain et ceux de sa famille. En fait, ce membre du CPT sert non pas de bouc-émissaire mais d’exemple de ce qui pourrait arriver à tous ceux qui auront ou avaient l’intention de faire obstacle au plan américain pour la Transition post-Conseil Présidentiel de Transition.

A l’annonce des sanctions et des menaces à peine voilées contre certains impondérables du CPT, nous avons cherché à savoir auprès de deux autres missions diplomatiques en Haïti – Canada et France – qui d’autres parmi les 9 membres du Conseil Présidentiel étaient visés et pourquoi maintenant ? Puisque, à notre avis, les motifs évoqués par l’ambassade américaine pour sanctionner Fritz Alphonse Jean ne tiennent pas la route, sinon c’est tout l’Exécutif haïtien qu’il faudrait sanctionner quand on parle de collusion avec les gangs armés ou d’obstacle à la bonne gouvernance. D’entrée de jeu, à l’ambassade de France, on apprend que les autorités françaises n’ont aucun Conseiller Présidentiel dans leur viseur… pour l’instant. Selon notre interlocuteur, « la situation peut évoluer pour les trois Conseillers accusés et mis en examen par la justice haïtienne pour corruption ».
Selon cette personne, « au moment où nous parlons, rien n’est arrêté. » Cette même source assure que les autorités françaises préfèrent laisser les américains et les canadiens agir. « Ils sont mieux placés et plus concernés que nous dans le dossier de la fin du mandat du CPT. Ce sont eux les pères légitimes de l’Exécutif en place. » A l’ambassade du Canada, en revanche, les sons de cloche sont nettement différents. Là, ils assument les menaces à l’égard des membres du Conseil Présidentiel « s’ils continuent ou pensent pouvoir empêcher le départ du CPT en totalité. » Et surprise, ce sont les canadiens qui nous ont donné les vrais motifs des sanctions en cours et pas seulement pour ce qu’on croit savoir et que les américains nous vendent dans la presse. En réalité, selon notre contact à l’ambassade du Canada à Delmas, « Fritz Alphonse Jean est victime non pas d’un malentendu, mais d’une maladresse dans son approche du dossier du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé qu’il avait l’intention de révoquer dès son arrivée à la présidence du CPT. »
On a appris que le représentant du Groupe de Montana était l’un des rares membres du Collège présidentiel qui n’appuyait pas à cent pour cent la nomination de Alix Didier Fils-Aimé à la Primature bien que, par peur justement des représailles de Washington, comme tous les autres membres, il avait suivi le mouvement et voté pour lui. En clair, la croisade du Conseiller-Président Jean contre le chef du gouvernement ne date pas d’aujourd’hui. Sauf que, moins inspiré, moins tacticien et moins courageux que son collègue Leslie Voltaire qui n’a fait qu’une bouchée de son « meilleur ennemi » Garry Conille dès sa prise du pouvoir à la tête du CPT, Fritz Alphonse Jean, quant à lui, a laissé passer trop de temps. Un laps de temps bénéfique pour Alix Didier Fils-Aimé.
Puisqu’il a permis au locataire de la Primature de tirer les leçons de son prédécesseur et a eu le temps de faire des amis au Département d’Etat, de créer des réseaux et du lobbying à Washington et à New-York – Maison Blanche, OEA et ONU-. Entretemps, son éviction devenait problématique pour Fritz Jean qui, en réalité, va servir de prétexte aux autorités américaines pour étouffer toute velléité de résistance face à ce que la Maison Blanche projette de faire avec le pouvoir en Haïti après le 7 février. En gros, selon ce qu’avance notre source à l’ambassade canadienne à Port-au-Prince, Fritz Jean n’a pas été sanctionné pour son soutien aux gangs armés comme cela a été propagé par le Département d’Etat et la presse américaine.
Il sert en réalité d’exemple afin de faire peur aux éventuels Conseiller-Présidents qui auraient l’intention de prendre le contre-pied des instances comme l’OEA qui, à la demande des Etats-Unis, décide de prendre en main le dossier de la Transition en Haïti et exige le départ dès le 7 février de tous les membres du CPT. L’ambassade du Canada reconnaît, en effet, avoir échangé avec le Conseiller du CPT et parle de sanctions. Mais, elle estime que Fritz Alphonse Jean, dans cette affaire, est celui qui porte le chapeau sans pour autant être vraiment le vrai coupable. Notre source révèle que « les Etats-Unis et le Canada voulaient lancer un signal à tous ceux qui s’activaient en coulisse pour que tout soit bloqué le Jour-J afin que le CPT apparaisse comme indispensable aux yeux de la Communauté internationale en absence d’autres autorités ou alternative sérieuse. » Par contre, l’ambassade canadienne en Haïti a de fortes intuitions que « Fritz Alphonse Jean, compte tenu qu’il n’a pas pu renvoyer le Premier ministre, fait partie de ces Conseillers Présidentiels qui manigancent pour que la situation se dégénère afin de garder le pouvoir. »
D’où, peut-être, cette tentative de putsch ces dernières semaines en faveur de Smith Augustin pour évincer Laurent Saint-Cyr. Une tentative de sédition que celui-ci a, d’ailleurs, confirmé et dénoncé ces derniers jours et déjouée par ces mêmes missions diplomatiques. En tout cas, à l’ambassade du Canada, on souligne en même temps « qu’il n’y ait pas un membre de la classe politique et économique haïtienne qui n’ait un lien avec les principaux responsables de l’insécurité dans le pays, voire appartenir à l’un de ces « groupes terroristes » et ce, pour diverses raisons. Pour certains, c’est une question de survie ». En fait, les sanctions annoncées, prononcées à l’encontre de certaines personnalités politiques et économiques depuis un certain temps par la Communauté internationale, notamment les Etats-Unis et le Canada, sont donc à prendre avec précaution. Si certains de ces accusés sont bien impliqués dans des actions contribuant à l’instabilité politique et à l’insécurité dans le pays, il est fort probable que d’autres contribuent uniquement à faire du chiffre et aussi à frapper les esprits. En clair, des sanctions de fantaisie et donc sujettes à caution.
Car, en vérité, personne, pas même les autorités haïtiennes, ne sait ce que cachent réellement ces sanctions touchant une palette d’individus qui ne partagent rien en commun, à part être connus du grand public. Sinon qu’ils servent de prétexte pour une autre politique dont le pays ignore le tenant et l’aboutissant. Dans l’affaire de Fritz Alphonse Jean, s’il y a une leçon à tirer, c’est l’attitude de celui-ci, il y a quelques mois, quand ces mêmes pays avaient annoncé avoir pris des sanctions contre une série de citoyens haïtiens soupçonnés de connivences avec des groupes armés. Sans jamais solliciter la moindre preuve auprès des Etats-Unis et du Canada, comme tous les autres acteurs politiques, gouvernementaux et l’opposition, Fritz Alphonse Jean, en tant que membre du Pouvoir exécutif, s’était tout bêtement réjoui de ces sanctions sans jamais penser qu’un jour lui aussi ferait partie des charrettes des sanctionnés. Être patriote et nationaliste, cela ne se fait pas au cas par cas.
Quand on se dit leader politique et prétendre défendre l’indépendance, la souveraineté et la dignité de son pays et de ses compatriotes, c’est un ensemble de principes et de conviction qu’aucune ambition politique personnelle ne doit altérer ou rendre invisible. Il faut être capable de comprendre, être en mesure d’analyser et de pouvoir rester lucide devant les faits. Car en politique, surtout dans le cas haïtien, à tout moment le vent peut tourner et en changeant de direction, un obstacle peut vous revenir en plein visage comme un boomerang. La fausse/vraie accusation et les sanctions dont il fait maintenant l’objet de la part de ses oncles d’Amérique et de ses cousins du pays de l’Erable viennent rappeler qu’en toute chose il faut rester soi-même, cohérent et fidèle à ses convictions. Fritz Alphonse Jean a été puni non pas parce que Washington n’a pas compris ses démarches en vue de changer de Premier ministre puisque c’est dans ses attributions de chef du Pouvoir exécutif, mais tout simplement parce que les autorités américaines l’ont pris comme appât pour contenir tous les autres acteurs politiques.
Surtout, tous les impondérables dans leur élan de faux nationalistes afin de mettre en œuvre le plan dont le Secrétaire Général de l’OEA, Albert Ramdin, était venu faire un résumé aux autorités haïtiennes à Port-au-Prince le mardi 2 décembre 2025. Comme s’il s’adressait aux membres de son cabinet privé, voici les ordres qu’il a donnés : « J’ai partagé hier ces 4 principes aux membres du CPT. Je ne vais pas dire aux gens ce qu’ils doivent faire, mais ce sont des propositions : La seule chose que nous savons c’est que le mandat du CPT se termine au début du mois de février 2026. 1-Quelle que soit la Transition ou la nouvelle structure de gouvernance mise en place après février, elle doit être de courte durée, entre neuf et douze mois. C’est donc une période courte. 2- Elle doit avoir un mandat clair pour gérer l’environnement sécuritaire, atténuer les risques et préparer les élections. Les autres fonctions gouvernementales se poursuivront, car c’est le rôle des institutions.
Mais le mandat politique est limité à ces trois aspects. 3-Le troisième élément est que la structure de gouvernance doit être efficace et efficiente. Et pour cela, il faut s’assurer de ne pas répéter tout le processus, car cela prendrait du temps. Je pense que nous faisons appel à la Communauté haïtienne et je parle ici au nom de la Communauté internationale, car ce sont des éléments pertinents pour aller de l’avant. La Communauté internationale est prête à soutenir. 4-Le dernier élément est que nous avons besoin de stabilité politique. Voilà les quatre éléments. Il revient au leadership haïtien, à la société haïtienne, de déterminer la meilleure voie à suivre. » Après ça, dire ou penser qu’il y a aujourd’hui en Haïti un membre du Pouvoir exécutif qui risquerait de dire le contraire c’est ignorer totalement qui gouverne effectivement le pays depuis 2024. Tous les membres du Conseil Présidentiel de Transition ont retenu la leçon des sanctions et se gardent bien de contrarier à nouveau Washington. Ils partiront tous le 7 février 2026 comme cela a été demandé, dixit Leslie Voltaire lors de sa conférence le samedi 10 janvier 2026 à Jacmel. En clair, nous sommes à J-23 du compte rebours.
C.C













