Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 12 mars 2026
Plus de deux cents partis politiques se bousculent aujourd’hui aux portes du Conseil Électoral Provisoire pour obtenir leur inscription aux prochaines élections. Plus de deux cents formations, plus de deux cents directions politiques, plus de deux cents ambitions de pouvoir dans un pays où l’État lui-même peine à tenir debout.
À première vue, certains pourraient y voir le signe d’une vitalité démocratique. Mais en réalité, cette inflation de partis politiques ressemble davantage à une pathologie institutionnelle qu’à une avancée démocratique.
Car dans toute démocratie sérieuse, un parti politique n’est pas une simple enseigne administrative ni un passeport pour accéder aux négociations de pouvoir. Un parti politique est une institution de formation politique, un espace de débat idéologique, un outil d’organisation de la société et un instrument de conquête du pouvoir pour transformer l’État.
Sa mission devrait être claire : former des cadres, structurer la participation citoyenne, encadrer les militants et proposer des politiques publiques capables d’améliorer la vie collective. Mais en Haïti, cette conception noble du parti politique s’est progressivement dissoute dans un phénomène que l’on peut désormais nommer sans détour : le commerce politique organisé.
Depuis plusieurs cycles électoraux, la création de partis politiques répond moins à une logique idéologique qu’à une logique de placement stratégique. Le parti devient une monnaie d’échange dans le grand marché du pouvoir.
Le schéma est presque devenu une tradition. On crée un parti politique avec quelques proches, on obtient une reconnaissance administrative, on se positionne dans le débat public, puis, lorsque vient le moment des alliances électorales, on transforme cette structure en instrument de négociation.
Soutien contre ministère. Alliance contre direction générale. Silence contre privilèges. Ainsi fonctionne désormais une grande partie du système politique haïtien.
Dans ce marché politique, certains partis n’ont ni militants, ni implantation territoriale, ni programme politique. Ils existent uniquement dans les documents administratifs et dans les calculs des négociateurs du pouvoir.
Pire encore, plusieurs de ces formations fonctionnent comme de véritables entreprises familiales, où la présidence du parti se transmet entre proches, transformant l’engagement politique en patrimoine privé.
Cette dérive transforme la démocratie en un théâtre d’illusions, où les sigles se multiplient pendant que les idées disparaissent.
Dans ce paysage saturé de structures opportunistes, quelques formations tentent néanmoins d’introduire une pratique différente. Le parti Engagement pour le Développement (EDE), dirigé par l’ancien Premier ministre Claude Joseph, ainsi que le Mouvement National pour la Transparence (MNT), porté par Adrien Pascal et Jorchemy Jean-Baptiste, semblent vouloir rompre avec les habitudes des partis traditionnels.
Ces formations cherchent à introduire une organisation politique plus structurée, à travers une mobilisation militante, une présence territoriale et un discours programmatique plus affirmé.
Leur démarche reste certes confrontée aux réalités complexes du champ politique haïtien, mais elle illustre au moins une tentative de sortir de la logique purement transactionnelle qui domine la scène politique. Car le problème central n’est pas seulement le nombre de partis politiques. Le problème est l’absence de partis solides capables d’assumer un véritable projet de société.
La multiplication anarchique des formations politiques fragmente la représentation nationale, encourage les marchandages permanents et transforme chaque période électorale en un gigantesque marché de négociations.
Dans ces conditions, la politique cesse d’être un espace de vision pour devenir un mécanisme de distribution de privilèges.
La République se retrouve alors prisonnière d’une classe politique dont la principale expertise consiste à négocier sa place dans les arrangements de pouvoir.
Et pendant que plus de deux cents partis se disputent l’accès aux bulletins de vote, le pays continue de manquer de leadership, de vision et d’institutions solides. Car au fond, la démocratie haïtienne ne souffre pas d’un manque de partis politiques. Elle souffre plutôt d’un manque de partis sérieux.
Tant que la politique continuera d’être utilisée comme un commerce, les partis resteront ce qu’ils sont devenus pour beaucoup : des boutiques électorales ouvertes à chaque transition politique, puis fermées dès que les dividendes du pouvoir ont été distribués.
Et pendant que ces boutiques prospèrent, la République, elle, continue de se liquider à petit feu.
Reynoldson Mompoint, Avocat, Communicateur Social, Journaliste
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