
(English)
L’après-midi du 1er janvier, jour de l’Indépendance d’Haïti, une foule nombreuse de musiciens, de leurs fans et de jeunes gens enthousiastes du quartier s’était rassemblée à l’intersection de la rue Saint-Martin, une rue poussiéreuse et délabrée qui part vers l’est depuis le boulevard Jean-Jacques Dessalines, dans le centre-ville de Port-au-Prince. Ils étaient là pour le lancement de Party Cool (Pati Koul), l’une des plus grandes, des plus anciennes et des plus populaires fanfares de rue Rara qui animent la capitale chaque saison de carnaval.
Parmi la foule festive se trouvait Mario « C.B.S. » Augustin, 50 ans, batteur et vice-président de Party Cool. Il était récemment rentré en Haïti après un séjour à New York, où il s’était rendu grâce au programme de libération conditionnelle CHNV, que les Haïtiens appellent le « visa Biden ». New York ne lui convenait pas, et il est donc retourné en Haïti après seulement six mois, malgré les difficultés économiques et les troubles politiques qui y règnent. Sa vie tournait autour de Party Cool, selon ses amis et sa famille.

« Le groupe commençait à se rassembler, ils organisaient une cérémonie, la musique commençait, les gens se préparaient à défiler, et puis “Boum !” il y a eu une explosion », a expliqué une femme qui vivait avec Mario. « J’ai perdu connaissance, je ne sais pas combien de temps. Je ne savais pas où j’étais quand je me suis réveillée. »
L’explosion provenait d’un ou plusieurs drones explosifs pilotés par des mercenaires travaillant pour Vectus International, la dernière entreprise de mercenaires fondée par Erik Prince, le fondateur de Blackwater. Le Premier ministre de facto d’Haïti, Alix Didier Fils-Aimé, a engagé l’entreprise de Prince l’année dernière dans le cadre d’un contrat de 10 ans de plusieurs millions de dollars, estimant apparemment que la Police nationale haïtienne (PNH), forte de 15 000 agents, n’était pas en mesure de vaincre la coalition Viv Ansanm (Vivre ensemble) de groupes armés de quartier, qui contrôlent la majeure partie de la région de la capitale.

Selon les habitants du quartier, 30 personnes ont été tuées dans l’attaque de drone, qui a eu lieu vers 18 heures, dont Mario C.B.S., comme la plupart des gens l’appelaient. Il est décédé vers minuit, en route pour l’hôpital, des suites d’une hémorragie. Il était père de cinq enfants, dont les plus jeunes avaient 2 et 10 ans.
Une semaine plus tard, le 7 janvier, Jean Max « Papouche » Saint-Louis, 46 ans, était assis sur un gros rocher devant sa maison dans le quartier de Delmas 8. Tout le monde dans le quartier savait que Papouche était un peu simple d’esprit, un peu attardé. C’est ce qui explique pourquoi il était assis sous le soleil brûlant à midi et pourquoi il ne s’est pas réfugié chez lui, comme la plupart des gens, lorsqu’il a entendu le gigantesque véhicule blindé s’approcher. Des mercenaires armés sont sortis du char et l’ont immédiatement abattu. Ils sont repartis par où ils étaient venus, laissant son corps sans vie gisant dans la rue.
Plus tard ce jour-là, un autre véhicule blindé, ou peut-être le même, s’est arrêté devant une petite maison, toujours rue Saint-Martin. Des mercenaires blancs, parlant espagnol, sont sortis du véhicule et sont entrés dans la maison d’un DJ local, Jean Beliotte Milord.


« Le DJ n’avait rien à voir avec les gangs ni les armes », a expliqué Jimmy « Barbecue » Cherizier, président et porte-parole de Viv Ansanm, qui s’est désormais constitué en parti politique haïtien. « Quand ces [mercenaires] arrivent dans un quartier comme celui-là, ils sont accompagnés d’informateurs. Ce DJ ne pouvait pas jouer à Pétionville ou à Delmas. Il ne jouait que dans les ghettos. Il jouait pour mon anniversaire ou pour celui de Krisla [un autre dirigeant de Viv Ansanm]. Il jouait pour l’anniversaire de n’importe quel membre de Viv Ansanm. Comme les mercenaires savaient qu’il était un DJ qui jouait pour les dirigeants de Viv Ansanm, lorsqu’ils sont entrés chez lui, l’informateur a dit que c’était un bandit. Mais le jeune homme leur a parlé.


Il a dit : “ Je ne suis pas un bandit. Je suis DJ. Voici mon père. Voici ma petite sœur. Voici mon matériel. Je n’ai nulle part où aller. Comment pourrais-je être un bandit ? Regardez cette petite maison où j’habite.” Ils ont répondu : “Tu n’as pas besoin de t’expliquer. Si tu habites ici, tu es un bandit.” Et puis, “bang”, ils ont tiré une balle dans la tête de son père, “bang”, ils ont tiré une balle dans la tête de son petit frère, “bang”, ils ont tiré une balle dans la tête de sa petite sœur, “bang”, ils lui ont tiré une balle dans sa tête. »
Les personnes tuées sont Reginald Milord, 53 ans, Jean Beliotte Milord, 32 ans, Reginald Fils Milord, 21 ans, et Milienne Milord, 14 ans.
Après avoir assassiné la famille de sang-froid, les mercenaires sont allés encore plus loin. « Il y avait une équipe qui travaillait avec du ciment à proximité », a expliqué Cherizier. « Ils ont déchiré un sac de ciment, l’ont vidé sur [Jean Beliotte Milord], puis ils ont versé de l’eau dessus, et le ciment a durci. Ils l’ont enterré dans du ciment ».
Ce ne sont là que quelques-unes des horreurs qui se déroulent dans les quartiers les plus pauvres d’Haïti, un massacre dont presque aucun média haïtien, financé ou contrôlé par la bourgeoisie, ne parle.
« Ce qui se passe dans les quartiers populaires… est une bataille des classes »
« Ce qui se passe dans les quartiers populaires… est une bataille des classes », a expliqué Cherizier lors d’un entretien le 11 janvier. « La bourgeoisie est au pouvoir, et elle a un plan pour tuer autant de pauvres que possible. Il ne s’agit en aucun cas d’une opération de police visant à démanteler des gangs. Ils mènent un massacre dans les quartiers populaires jusqu’au 7 février afin de pouvoir conserver le pouvoir. Ces types attaquent et détruisent les maisons de tous les habitants du ghetto. Ils essaient de faire fuir les gens du centre-ville de la capitale et de les attaquer avec des drones dans le ghetto. La plupart des personnes que vous voyez mourir sont tuées par des drones. Mais les mercenaires ne viennent pas sur le terrain pour se battre avec nous [les soldats de Viv Ansanm] ».
Interrogé sur la possibilité que les mercenaires qui ont tué la famille Milord ou Papouche soient des soldats salvadoriens ou guatémaltèques de la Force de suppression des gangs (GSF) mise en place par les États-Unis, Cherizier a répondu par la négative. « Les types qui sont venus sont des mercenaires d’Erik Prince. Même s’ils parlent espagnol, ses mercenaires ne sont pas forcément américains… Ce sont les mercenaires d’Erik Prince qui agissent… C’est Blackwater ».

Il a ajouté que la PNH et la GSF étaient reléguées à un rôle de soutien, consistant à détruire des maisons. « Ces [mercenaires] commettent un massacre dans les quartiers populaires, mais ils ne tuent pas d’hommes armés. Toutes les personnes qu’ils tuent dans les quartiers pauvres sont des hommes et des femmes démunis. Ils combattent depuis les airs, en envoyant des drones. Quel est le rôle de la police ? Servir le peuple et protéger ses biens. Alors comment la police peut-elle entrer dans un quartier et raser les maisons des gens ? Détruire sans cesse les maisons des habitants ? Ces personnes que vous venez de rendre sans abri, elles doivent bien vivre quelque part, qu’allez-vous faire d’elles ? Et une fois que vous aurez éliminé tous les gangs, vous devrez les déplacer à nouveau. Où allez-vous les mettre ? Vous avez donc éradiqué tous les gangs, vous avez détruit toutes les maisons des gens, qu’allez-vous faire maintenant ? Vous prétexterez que vous ne laisserez pas les gangs revenir, et les puissants s’empareront de toutes ces terres pour y installer leurs entreprises ».
On a demandé à Cherizier : « Vous pensez donc que la bourgeoisie veut construire quelque chose de nouveau, la même chose que Trump veut faire à Gaza ? »
« C’est ce qui se passe ici », a-t-il répondu. « Les gens qui ne comprennent pas disent que [la PNH] mène une opération pour démanteler les gangs… Jusqu’à présent, si 20 personnes sont tuées lors d’une opération, 19 d’entre elles sont des civils innocents. Ce sont des gens ordinaires qui n’ont rien à voir avec les bandits ou les armes. »
« Et le type de balles que ces types utilisent en Haïti n’est pas conventionnel », a ajouté Cherizier. « Même en temps de guerre, l’utilisation de ce type de munitions est interdite ». Cherizier a envoyé des photos des douilles de balles de très gros calibre.
Les attaques indiscriminées contre les habitants des bidonvilles présentent en effet un parallèle évident avec le génocide en cours mené par l’armée israélienne contre les Palestiniens à Gaza. Aucun des Haïtiens tués lors des événements du 1er ou du 7 janvier ne faisait partie des groupes armés de Viv Ansanm. Ils vivaient simplement à proximité. L’un d’eux gagnait sa vie en étant DJ pour eux.
Dans les jours à venir, nous rendrons compte plus en détail du terrible bilan de la guerre menée par les mercenaires soutenus par les États-Unis en Haïti.











