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Lettre ouverte à l’Ambassadeur français en Haïti Antoine Michon

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L’ambassadeur de France en Haïti, Antoine Michon (à droite), en compagnie du Conseiller présidentiel Laurent St. Cyr, le 14 juillet 2025. Photo : Passion Info Plus

Monsieur l’Ambassadeur,

Vous vous rendez à Cité Soleil après que des drones kamikazes ont été lâchés sur des quartiers habités, et vous choisissez de parler… de conteneurs, d’investissements et de flux économiques mondiaux. Permettez-moi d’être clair : ce tweet est une indécence politique. Cité Soleil n’est pas un terrain d’attente logistique. Cité Soleil est un territoire traumatisé, une population civile exposée à une violence d’État AFFRANCHI sans cadre légal, sans débat public, sans responsabilité politique.

Frantz Fanon nous a pourtant avertis, dès Les Damnés de la Terre : « Le colonialisme n’est pas une machine à penser, ni un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature ».

De gauche à droite l’ambassadeur de France en Haïti, Antoine Michon et le Premier ministre de facto Alix Didier Fils-Aimé

Quand un État — soutenu, toléré ou légitimé par les ambassades en Haïti du triumvirat Etats-Unis, Canada et France — bombardant ses propres périphéries au nom de la sécurité, nous ne sommes plus dans la gouvernance, nous sommes dans ce que Fanon nomme la nécropolitique avant l’heure : l’administration de la mort comme technique de contrôle et de domination. Et pendant que des familles vivent sous la menace de frappes aériennes improvisées, vous déplacez le regard vers une infrastructure portuaire européenne présentée comme promesse de développement. C’est précisément cette logique qui a détruit Haïti : le développement proclamé au-dessus des corps, la modernité annoncée contre les vies. Vous parlez d’emplois. Mais quel emploi naît sous les drones kamikazes? Quel investissement prospère dans un espace où la vie humaine est devenue variable d’ajustement sécuritaire?

La mission est de cesser de gouverner Haïti par la violence, la tutelle et le mépris diplomatique.

Fanon écrivait encore : « Dans le monde colonial, l’infrastructure est également une superstructure. La cause est effet, et l’effet cause. » Autrement dit : on ne peut pas séparer économie, violence et domination.

Un port construit dans un pays dépossédé de sa souveraineté n’est pas un moteur de dignité : c’est un instrument de gestion coloniale modernisée. Vous évoquez les « grands flux économiques mondiaux ». Mais Haïti n’est pas un vide à connecter. Haïti est un peuple déconnecté de sa souveraineté, administré par procuration, soumis à des décisions prises sans lui — souvent avec la bénédiction diplomatique des puissances coloniales impérialistes  qui parlent de stabilité tout en soutenant des régimes sans légitimité.

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Ce terminal “européen”, comme vous le dites, attend des douaniers depuis 2020. Pourquoi? Parce que l’État est démantelé, vidé de ses capacités, neutralisé politiquement. Et ce démantèlement n’est pas un accident : il est le produit d’années de tutelle, d’ingénierie institutionnelle externe, et de priorités économiques placées au-dessus de la dignité humaine. Vous venez constater les effets. Mais vous refusez de nommer les causes.

« Le colonialisme n’est pas une machine à penser, ni un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature ».

Ce pays n’a pas besoin d’être “inscrit dans les flux mondiaux” avant d’être réinscrit dans sa propre humanité. Aucune grue, aucun conteneur, aucun investissement ne réparera une société où la violence est devenue mode de gouvernance. Cité Soleil n’est pas un obstacle au développement. C’est le révélateur de l’échec moral du modèle que vous continuez à promouvoir. Haïti n’est pas un laboratoire logistique. Ce n’est pas une zone d’attente pour capitaux étrangers. Ce n’est pas un espace à sécuriser pour l’investissement pendant que les morts s’accumulent. Fanon l’avait écrit avec une lucidité prophétique : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. »

Aujourd’hui, la mission n’est pas d’ouvrir un terminal. La mission est de cesser de gouverner Haïti par la violence, la tutelle et le mépris diplomatique. La vraie question n’est pas : quand ce terminal ouvrira-t-il? La vraie question est : quand cesserez-vous de parler d’économie en faisant abstraction du sang? L’histoire retiendra qui a parlé d’emplois pendant que la population vivait sous les drones kamikazes. La stabilité sans dignité est une violence. Le développement sans souveraineté est une illusion. Et l’investissement sans justice est une continuation du colonialisme par d’autres moyens.

Kervens Louissaint

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