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Quand Haïti devient une administration américaine !

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Aujourd’hui il n’y a qu’un seul décideur, un seul chef, il s’appelle : Henry P. Wooster, le Chargé d’affaires US en Haïti.

Comme annoncé dans la dernière chronique actant la fin du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) de 9 membres, nous entamons cette semaine une nouvelle série, la troisième depuis l’assassinat du Président Jovenel Moïse, il y a bientôt cinq ans. Comme pour tout ce qui est nouveau, il fallait trouver un nom, un titre qui reflète ou qui marque l’utilité de ce changement, de ce passage de A à B. Pour cette nouvelle série sur la transition politique en Haïti, ce sera : Chronique d’une Transition Permanente (CTP). Pour nous, ce titre a du sens dans la mesure où aucun autre intitulé ne nous paraît plus significatif, plus parlant que celui-ci après 40 années d’une transition qui porte bien son nom : cette transition qui n’en finit pas. Il a été évoqué pour la première fois par le journaliste et écrivain Pierre-Raymond Dumas, il y a déjà bien des années.

En choisissant transition permanente pour suivre les aléas d’une quête de retour à la normale institutionnelle en Haïti en 2026, soit quatre décennies après la fin de la dictature dans ce pays, nous ne pensons pas seulement à la transition post-Jovenel Moïse dans laquelle les acteurs politiques haïtiens et la Communauté internationale se sont fourvoyés. Mais antérieurement, c’est-à-dire, celle commencée le 7 février 1986 qui a rendu le pays exsangue. Quarante ans se sont écoulés et le peuple haïtien revient au point du départ avec tous les supposés et les sous-entendus que cela pourrait apporter. Et cette fois-ci, la perte de la souveraineté pour de bon, malgré les précautions d’usage entretenues par les décideurs internationaux et les employés locaux choisis pour mettre en œuvre ce plan. Comme certains le craignaient, le 7 février 2026, une étape importante a été franchie. Elle s’explique par l’installation à la Villa d’Accueil de Alix Didier Fils-Aimé comme l’unique interlocuteur haïtien vis-à-vis des Etats-Unis d’Amérique.

Ce geste pourrait paraître banal, insignifiant aux yeux de la population dans la mesure où, depuis justement 40 ans, c’est-à-dire depuis le début de la transition post-Duvalier, la politique haïtienne ne se décide plus à Port-au-Prince, mais à Washington. Toutefois, pour les observateurs politiques nationaux comme pour leurs confrères étrangers, il y a une différence de taille, c’est le mode opératoire. Rien à voir avec la manière dont le nouvel Empire a l’habitude de traiter avec ses sujets en Haïti. Depuis le 7 février 1986, Washington impose généralement ses marionnettes au Palais national et à la Primature par de simples pressions politiques en passant prestement par son représentant officiel en Haïti qui est l’ambassadeur américain. Jusque-là, cela n’a jamais offensé personne puisque, à part quelques critiques à huis-clos par peur de représailles de Washington, il n’y a jamais eu une velléité d’affrontement ou d’opposition par rapport à ces diktats de l’Oncle. D’où cette transition qui continue son petit bonhomme de chemin sans jamais contrarier l’administration américaine quelle qu’elle soit depuis ces 40 dernières années.

Le pays se contentait de parler de « l’homme des américains » pour parler des autorités haïtiennes, notamment du chef de l’Etat, du Premier ministre, chef du gouvernement, chef de la police nationale. Jusqu’aux 9 membres du CPT en passant par Ariel Henry, c’était la même chose. Puisqu’on sait tous que si ces gens étaient en poste, c’était grâce à la volonté des Etats-Unis. En clair, l’on parlait de l’ingérence, rien de plus. Le 7 février 2026, un nouveau cap a été franchi. Le masque est tombé. Washington, à l’heure de Donald Trump, allait agir sans se cacher derrière un écran de fumée pour imposer sa loi, dicter ses préférences et enfin choisir l’homme qui devrait exécuter ses directives politiques et économiques en Haïti jusqu’à nouvel ordre. Dans plusieurs de nos chroniques sur l’après du CPT, nous avions fait allusion à un plan américain pour Haïti qui serait agencé par l’OEA. Naturellement, certains n’avaient pas pris nos récits très au sérieux. Et pourtant. S’ils avaient bien lu et réfléchi, ils auraient immédiatement compris que ce n’était pas du fantasme.

Le Premier ministre de facto Alix Didier Fils-Aimé l’unique interlocuteur haïtien vis-à-vis des Etats-Unis d’Amérique.

Washington est fatigué par l’incapacité des dirigeants haïtiens à proposer quoi que ce soit de cohérent, de crédible pour stabiliser la transition de l’après Jovenel. Ensuite, mécontent de l’échec de la CARICOM à les contenir, et aux yeux de Trump, les Etats-Unis devaient intervenir directement et de manière visible et brutale s’il le fallait pour imposer un autre narratif de la transition, 40 ans après les Duvalier et 5 ans après Moïse. Le plan américain de l’OEA est réel. D’où le choc de l’arrivée de trois navires de guerre dans les eaux territoriales haïtiennes le mardi 3 février 2026, juste avant la date fatidique du 7 février. Cette présence a une triple signification. Primo, elle était là pour dissuader. Les 5 frondeurs du CPT, voyant qu’ils allaient perdre tous les privilèges que l’État avait mis à leurs dispositions, pensaient pouvoir arrêter l’Histoire en marche et s’étaient mis en tête l’idée de provoquer un chaos politique. Ils avaient deux ans pour le faire. Cependant, obnubilés par le pouvoir, ils n’ont pas vu le temps passer. Alors que le camp d’en face n’avait pas chômé une minute en appliquant à la lettre la mission qu’on lui avait confiée. La rébellion a été étouffée dans l’œuf.

Penser révoquer Alix Didier Fils-Aimé quand tout était bouclé depuis Washington et qu’il avait déjà en main l’ordre de mission pour l’après CPT, c’était un suicide politique. Leur folie aurait pu leur coûter la vie. Fils-Aimé avait déjà intégré le cercle très ouvert en Haïti des politiciens traîtres à la patrie rien que pour leur ego personnel, quitte à faire partie de la poubelle de l’histoire comme les collabos de l’occupation de 1915-1934. D’ailleurs, ce successeur de Sudre Dartiguenave, le premier Président haïtien qui travailla sous l’ordre des Marines, a pris ses fonctions, à quelques nuances près, comme son ainé d’il y a plus d’un siècle sous les menaces des canons des trois bateaux de guerre US positionnés juste en face de la capitale pour sécuriser la passation des pouvoirs entre Laurent Saint-Cyr et lui-même. Et cela nous ramène à la deuxième signification. Ce pré-positionnement de la flotte militaire américaine dans la baie de Port-au-Prince a été un message clair.

Il tendait à dire que la récréation est terminée pour les politiciens qui pensent faire de la transition la toile de fond de leur commerce électoral et à tous ceux ayant la volonté de proposer une alternative contraire au plan américain. Et aussi surprenant que cela puisse paraître, la présence de ces canonniers américains a pousser tous ceux qui, dans un premier temps, avaient espéré provoquer des troubles sociaux, voire alimenter un début de révolte populaire, à se raviser. Ils ont préféré rester cloitrés chez eux ce 7 février 2026 par peur de déchainer la foudre contre eux. D’ailleurs, Washington avait renforcé la peur de manière psychologique chez tous les acteurs politiques en même temps qu’il renforçait la confiance chez la bourgeoisie haïtienne, toujours disposée à travailler sous le joug de l’occupant. Mercredi 4 février, le lendemain du déploiement des navires de guerre, un avion gros porteur militaire un C-17, généralement affecté au transport des troupes, s’était posé sans encombre à l’aéroport Toussaint Louverture de Port-au-Prince. Sa mission, top secret.

Etant placé à l’abri des curieux, rien n’a été divulgué par rapport à cette arrivée inopportune dans un aéroport international censé être fermé pour cause d’insécurité depuis des années. Seule l’armée américaine y a accès de jour comme de nuit. En tout cas, les nouvelles autorités de la transition, notamment Alix Didier Fils-Aimé, sont placées à l’ombre du parapluie militaire des Etats-Unis. D’où une passation en douceur entre deux pouvoirs totalement illégitimes et illégaux, c’est le moins que l’on puisse dire. La dissuasion est une arme efficace, jamais démentie et ce dans tous les domaines. La dernière explication qu’on peut donner à cette présence en force de la marine de guerre américaine, à la veille du départ du CPT, est la confirmation que les Etats-Unis entendent diriger directement le pays comme cela se passe dans toutes les colonies du monde, en s’appuyant sur un « local », une marionnette qui accepte de jouer le jeu en toute franchise et complicité. Alix Didier Fils-Aimé sera celui-là. Personne ne doit se faire des illusions sur le cas d’un Premier ministre /Président qui serait en fonction juste pour éviter le vide. Le chaos.

Il serait vain de penser qu’en 2026, il se trouve une autorité haïtienne pouvant décider, parler et traiter d’égal à égal avec la Communauté internationale, notamment les autorités américaines. En fait, monsieur Fils-Aimé n’est qu’un simple administrateur et Haïti, une administration coloniale américaine. Aujourd’hui il n’y a qu’un seul décideur, un seul chef, il s’appelle : Henry P. Wooster, le Chargé d’affaires US en Haïti. Depuis longtemps, on l’avait désigné comme étant le Gouverneur américain à Port-au-Prince. Certains pensaient qu’on exagérait un peu puisque, d’après eux, Haïti n’était pas une colonie proprement dite parce qu’elle disposait encore d’un exécutif autochtone comprenant les 9 Conseillers Présidents, un Premier ministre et un cabinet ministériel. Sauf que, ces frileux, refusant de voir la vérité en face ou peut-être par ignorance, oublient ou ne savent pas que Porto-Rico est bel et bien une colonie des Etats-Unis dans les Caraïbes. Pourtant, cette île dispose de tous les attributs d’un État : un gouvernement local, un Parlement et un Gouverneur élu. D’où d’ailleurs son statut officiel: Etat associé des Etats-Unis. Or, la réalité est tout autre.

Les Portoricains sont bien un peuple colonisé et c’est Washington qui a le dernier mot sur bien des domaines, contrôlant, notamment la sécurité, la diplomatie, la défense, les trois domaines régaliens d’un État souverain. Depuis 40 ans de cette transition permanente, les autorités haïtiennes ont-elles réellement la main sur ces domaines clés relevant de la souveraineté d’un Etat indépendant ? La police haïtienne est inféodée à cent pour cent aux Etats-Unis. Paradoxalement, beaucoup plus que celle de la police portoricaine, puisqu’elle est financée et armée directement par les Etats-Unis. La sécurité en Haïti, ce sont des forces de police et militaire d’une mission internationale baptisée FRG (Force de Répression des Gangs) relevant du Chapitre VII de l’ONU, contrôlées, financées et armées par Washington. Quant à la diplomatie, elle reste à la limite d’un petit garçon suivant les ordres de ses parents installés au Département d’Etat américain. Impossible d’élargir ses contacts, ses cercles au-delà des réseaux diplomatiques des pays alliés des Etats-Unis.

Moscou, Pékin en particulier sont bannis du langage des dirigeants haïtiens. En tout cas, depuis le 7 février 2026, il ne fait aucun doute, Haïti est rentré dans une nouvelle ère. Celle d’une occupation directe des Etats-Unis, même si tout le monde préfère garder le silence et feint de croire que cette nouvelle approche totalement débridée de la politique interventionniste, expansionniste et colonialiste du nouvel Empire américain se révèlera bénéfique pour un pays que les Etats-Unis ont contribué à mettre à genoux durant 40 ans de transition politique. Le Chargé d’affaires US en Haïti, Henry P. Wooster, qui à l’origine est un ancien militaire, tout un symbole, lors de son audition le mardi 10 février 2026 devant la Commission du crédit du Sénat au Congrès américain, a dévoilé clairement et sans langue de bois la suite du plan américain en Haïti. Selon lui, Washington n’a qu’un objectif, celui d’appliquer la politique étrangère de l’administration Trump. En clair, garder le pays sous contrôle, pas plus. « L’objectif des États-Unis en Haïti est d’assurer une stabilité minimale.

Nous la définissons comme suit : « a) pas d’effondrement de l’État, b) pas d’immigration clandestine massive vers les États-Unis. Toutes nos actions visant à mettre en œuvre la politique étrangère du Président en Haïti sont alignées sur cet objectif » admet celui qui est appelé à faire appliquer cette politique en Haïti par les femmes et les hommes à qui il entend donner le feu vert pour intégrer le gouvernement de collaboration dirigé par Alix Didier Fils-Aimé. En choisissant un membre du secteur économique pour appliquer l’ordre de l’Empire et poursuivre la transition, les Etats-Unis ont fait un choix machiavélique : d’une part, ils fabriquent une image de stabilité en confiant tous les pouvoirs politiques à ce secteur placé sous leur coupe et d’autre part, ils assurent un semblant de tranquillité et de sécurité à minima dans la rue juste pour éviter l’effondrement effectif de l’État haïtien. Or, ce choix pourrait se révéler dangereux pour eux à l’avenir.

Car, en mettant tous leurs œufs dans un même panier, ils pourraient un beau matin se retrouver à affronter un peuple qui n’aura lui aussi qu’un seul objectif, celui du Père fondateur de la Nation, Jean-Jacques Dessalines : koupe tèt boule kay, afin de retrouver sa dignité, sa fierté et l’indépendance de son pays.

 

C.C

 

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