Bis repetita en Haïti ! La fin de mandat est comme une tribulation ou une malédiction pour les dirigeants politiques haïtiens. Le Dr Antoine Fritz Pierre, historien, spécialiste des éphémérides et fin connaisseur de la trame socio-politique haïtienne appelle, à juste titre, cette période de la vie politique en Haïti : la problématique de fin de mandat. Aussi surprenant que cela puisse paraître, en cette période incertaine, elle a encore frappé la classe politique haïtienne de plein fouet en ce mois de janvier 2026. En effet, que s’est-il passé ou que se passe-t-il, puisque ce n’est pas fini, au sein du Conseil Présidentiel de Transition et de la Primature les mercredi 21, jeudi 22, vendredi 23 janvier 2026 et aujourd’hui ? Dans la capitale haïtienne, ces trois jours ont été les moments les plus intenses en manœuvres, intrigues politiques, menaces, sanction et revirement de situation durant tout le mandat de l’équipe au pouvoir. Les rumeurs faisant état d’une probable révocation du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé ont commencé depuis une semaine.
Elles se sont accentuées le mardi 20 au soir, dans les milieux informés de Pétion-Ville, surtout auprès de la presse et du Corps diplomatique. Très vite, elles se confirment mais avec une nuance sidérale dans la mesure où il ne s’agit pas de révocation proprement dite mais bien d’une tentative de révocation suite à une Résolution signée par cinq (5) membres du Conseiller Présidentiel : Leslie Voltaire, Louis Gérald Gilles, Edgard Leblanc Fils, Fritz Alphonse Jean et Smith Augustin. Entre-temps, il se fait jour. Il semble que les Conseillers avaient bien préparé leur coup et ce, pour donner plus de poids à leur mouvement, puisque, dès l’aube, Port-au-Prince et ses périphéries étaient envahies par des barricades, des pneus enflammés et des milliers de manifestants. Mouvement de révolte qu’on n’avait pas vu depuis la chute du Premier ministre Ariel Henry et l’installation du CPT en 2024. Dans le pays, certains se prenaient même à rêver d’un « grand soir ». Et pour cause.
Toutes les agglomérations autour de la capitale : Delmas, Pèlerin, Pétion-Ville, Bourdon, Juvénat, entre autres, étaient sous haute tension avec des blocus partout, provoqués par des manifestants en colère réclamant le départ du chef du gouvernement et d’autres, celui du Conseil Présidentiel de Transition en général. Sans tarder, la Primature, dans un communiqué au verbe menaçant, a condamné avec la plus grande fermeté ce qu’elle appelle : « les multiples blocages enregistrés sur les principales artères de la capitales ». Selon ce communiqué, on apprend que : « Dès qu’il a été informé de la situation, le Premier ministre a instruit sans délai le Directeur général de la Police nationale d’Haïti (PNH) de mobiliser tous les moyens nécessaires afin de lever les barricades, de sécuriser les axes routiers stratégiques et de rétablir la libre circulation sur l’ensemble des zones affectées.
Profondément attaché au rétablissement de l’ordre public, à la préservation de la sécurité collective et au respect scrupuleux de l’État de droit, le chef du gouvernement réaffirme avec autorité que nul ne saurait, sous quelque prétexte que ce soit, prendre en otage l’espace public au détriment de la population. Tout en demeurant ouvert au dialogue républicain, le Premier ministre en appelle au sens élevé de responsabilité citoyenne et rappelle que les revendications, quelles qu’en soient la nature ou la légitimité, doivent s’exprimer exclusivement dans le cadre des lois de la République et dans le respect de l’ordre public. L’État agira avec détermination, constance et discernement afin de garantir la sécurité, la stabilité et la continuité de la vie nationale, conditions indispensables à la paix sociale et au développement du pays. » Le ton de ce communiqué démontrait que le Premier ministre se sentait en grave danger. En ce laps de temps, c’est-à-dire au milieu de la journée, peut-être devant la détermination d’un Alix Didier Fils-Aimé qui ne semble pas prêt à lâcher l’affaire, un des cinq signataires, Smith Augustin, aurait fait machine-arrière.
Avec ce désistement, « trahison » pour certains, « peur » pour d’autres, le projet semble prendre l’eau. Pourtant, dans un premier temps, il apparaît que c’est lui qui soit à l’origine de ce premier putsch manqué. Alors, que s’est-il passé ? Pourquoi le représentant de la plateforme Compromis historique a-t-il dans un premier temps retiré sa signature et fait avorter le coup ? La réponse comporte plusieurs segments. Première explication, très vite le groupe tombe sur un os, il s’appelle Laurent Saint-Cyr. Celui-ci refuse catégoriquement, en tant que Président du Conseil de Transition, de valider le projet, c’est-à-dire, signer la Résolution de mise à pied du chef de la Primature. Or, selon l’accord et les modalités de fonctionnement qui a instauré le CPT et publiés dans le journal officiel Le Moniteur, sans sa signature aucun texte officiel ou émanant de l’Exécutif ne peut être publié dans le journal officiel. Sur ce plan, le représentant du Secteur économique reste cohérent avec lui-même et garde sa position initiale. Il n’a pas changé d’avis.
Son ami Alix Didier Fils-Aimé doit rester en fonction jusqu’au dénouement de l’après 7 février pour éviter, selon lui, tout débordement, voire chamboulement politique. Malgré la pression de ses collègues, il a tenu bon. Une attitude qui a donné lieu à toute une foultitude de conciliabules tout au cours de la journée un peu partout dans la capitale avec divers acteurs et secteurs sociopolitiques. Mais, rien n’y fait. Les cinq sont donc dans l’impasse. Pire pour les Conseillers qui veulent la tête de Premier ministre, dans l’après-midi de mercredi, Laurent Saint-Cyr prend la plume et s’adresse à l’ensemble des 9 membres du Conseil qu’il préside. Dans sa missive, il écrit ceci : « Je m’oppose à toute résolution visant à remettre en cause la stabilité gouvernementale à l’approche du 7 février et dénonce toute tentative de précipitation ou de prise de décisions majeures sans un dialogue élargi, structuré et véritablement représentatif des différents secteurs de la vie nationale, y compris de la diversité des sensibilités politiques ayant disposé, à des degrés divers, d’une légitimité électorale avérée. Je prends acte des propositions formulées ces derniers jours.

Toutefois, je constate, à ce stade, que les consultations n’ont pas encore atteint le niveau d’inclusivité et de représentativité nécessaire pour fonder des décisions engageant durablement l’avenir du pays. Dans ce contexte, j’en appelle à la prudence, à la retenue et au sens de la responsabilité collective. A ce moment particulièrement sensible de notre histoire politique, il est de mon devoir, en tant que Président du Conseil Présidentiel de Transition, de m’exprimer avec responsabilité, lucidité et sens de l’intérêt général. Cette transition politique appartient au peuple haïtien et doit être menée à son bénéfice, avec pour objectifs prioritaires : sécurité, élections et relance économique. Elle doit être conduite dans la recherche continue de la stabilité du pays, le respect de la continuité de l’État, de l’intérêt supérieur de la Nation et de la sécurité de l’ensemble de la région. Nous avons engagé un processus de consultation dans le cadre d’un dialogue nécessaire que j’ai toujours prôné. Je salue les partis et les acteurs qui ont répondu à cet appel, ainsi que ceux qui, tout en demeurant attachés au dialogue, se sont réservé le droit de se positionner publiquement sur la conjoncture. »
Mais, ce n’est pas tout. Il y a une deuxième explication. Ce mercredi 21, une fois la nouvelle divulguée dans les médias et sur les réseaux sociaux, et surtout vite informé par le premier concerné, l’ambassadeur américain à Port-au-Prince, Henry T. Wooster le véritable patron de la politique haïtienne, comme tout le monde le sait, apporte publiquement son soutien au locataire de la Primature tout en menaçant de manière sans équivoque les frondeurs de représailles s’ils persistent à vouloir la peau de son chef de gouvernement. Peut-être en conseillant la fermeté au Président du CPT vis-à-vis des « mutins » compte tenu de la teneur du courrier, alors qu’il est réputé pour son sens de modération dans ses prises de parole, l’ambassadeur a attendu un peu avant d’enfoncer le clou sur la tentative d’éviction de l’hôte de la Primature. Mais, sans doute, pour ne pas trop froisser l’orgueil du Coordonnateur du CPT, l’ambassade des Etats-Unis a laissé passer la journée avant de rentre public sa note de presse sur les velléités de certains membres du CPT de révoquer le Premier ministre.
Dans une note d’une insolence inouïe à l’égard des autorités d’un Etat réputé indépendant, l’ambassadeur Henry T. Wooster n’a pas cherché à faire la part des choses ni à faire de la diplomatie dans ses déclarations. Doctement, il met en avant la primauté des Etats-Unis sur Haïti en disant clairement que si les Conseillers arrivent à renvoyer le Premier ministre, cet acte sera considéré comme nul et non avenu. En clair, seul l’aval ou le feu vert de la Maison Blanche ou du Département d’Etat compte pour tout changement de personnel ou de régime politique en Haïti. Publiée dans la soirée du mercredi 21, la note souligne pour une fois par une rare franchise que : « Les États-Unis mettent en garde le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) contre toute tentative de modification de composition du gouvernement à quelques jours de la fin de son mandat le 7 février prochain. L’objectif des États-Unis pour Haïti demeure l’instauration d’un niveau minimal de sécurité et de stabilité.
Toute tentative de modification de la composition du gouvernement par le Conseil Présidentiel de Transition (CPT), non élu, à ce stade avancé de son mandat, serait considérée par les États-Unis comme une manœuvre visant à saper cet objectif et, de ce fait, serait nulle et non avenue. Les États-Unis considéreraient que toute personne soutenant une telle initiative déstabilisatrice, favorable aux gangs, agirait à l’encontre des intérêts des États-Unis, de la région et du peuple haïtien, et prendront les mesures qui s’imposent en conséquence. » La prise de position en faveur de la Primature devait être suivie de celle de l’ambassade du Canada en Haïti. Elle aussi, sans aucune gêne, a menacé de manière irrespectueuse les Conseillers Présidentiels qui ont osé menacer de révocation un Premier ministre que Ottawa considère comme étant sa chose. « Le Canada est profondément préoccupé par les tentatives de plusieurs membres du CPT de remplacer le Premier ministre à seulement quelques jours de la fin de leur mandat. Cette action ne peut qu’affaiblir la stabilité et la sécurité du pays à un moment crucial de son histoire.
Le Canada demeure prêt à prendre des mesures contre tout acteur dont les actions compromettent la paix, la sécurité et la stabilité d’Haïti. Le Canada demeure engagé à soutenir les efforts visant à redonner au peuple haïtien sa sécurité et son droit souverain et constitutionnel de choisir ses dirigeants par voie démocratique. Une fois de plus, nous appelons tous les membres du CPT à respecter leur engagement de quitter leur fonction le 7 février et à s’abstenir de freiner davantage les progrès vers des élections libres et équitables », indiquait l’ambassade. Par ailleurs, à l’annonce que certains Conseillers chercheraient à limoger le Premier ministre, devant le Conseil de sécurité des Nations-Unies où il intervenait, Carlos Gabriel Ruiz Massieu, le Représentant du Secrétaire général de l’ONU à Port-au-Prince et chef du BINUH (Bureau Intégré des Nations-Unies en Haïti), allait déclarer en soutien au locataire de la Primature : « Haïti est entré dans une phase critique de son processus de restauration des institutions démocratiques. Les arrangements de la transition actuelle prendront fin le 7 février.
Il est impératif que les acteurs nationaux s’efforcent de contenir la fragmentation politique, de mettre de côté leurs divergences, de préserver une continuité institutionnelle et de se concentrer sur l’organisation des élections. Soyons clairs : Le pays n’a plus de temps à gaspiller dans les luttes intestines prolongées. La situation exige que les autorités, les institutions étatiques, les partis politiques, la société civile, le secteur privé et les leaders religieux et communautaires – priorisent l’intérêt national et agissent avec responsabilité et retenue. » Ces notes et communiqués qui ne laissent aucune ambiguïté sur la mainmise des Etats-Unis et du reste de la Communauté internationale sur les dirigeants haïtiens et sur tout ce qui se fait dans le pays devraient en principe mettre fin à la fronde et signer la reddition du groupe des « conjurés » au sein du CPT en attendant l’acte II de la Transition après le 7 février. Sauf que tout n’allait pas se passer comme l’imaginaient les ambassadeurs américain et canadien ni le Représentant du Secrétaire général, Antonio Guterres.
Appelons-le comme on veut, mais il s’est passé quelque chose entre mercredi soir et jeudi matin après la fameuse note de l’ambassade US à Port-au-Prince. A la surprise générale, très tôt le matin du jeudi 22 janvier, on apprend dans les médias que Smith Augustin, encore lui, revient à nouveau sur sa décision. Non seulement, il a signé la Résolution demandant le renvoi de Alix Didier Fils-Aimé, cette fois il confirme qu’il est à la tête du mouvement de « rébellion ». Un vrai coup de théâtre politique comme seul Haïti sait le faire même dans les pires moments de son histoire. Le Conseiller-Président Smith Augustin endosse donc la paternité du coup en s’autoproclamant même son porte-parole puisque c’est lui qui informe la presse, heure par heure, de l’évolution du dossier au sein de la Villa d’Accueil. Par messagerie WhatsApp, celui qui est inculpé dans le dossier de la corruption de la BNC communique avec tout le monde et fait passer ce message laconique : « Quatre autres collègues et moi nous avons signé en faveur de la révocation du Premier ministre. »
Il confirme ainsi ce que nous avions révélé dans notre chronique sur les sanctions contre Fritz Alphonse Jean: il est bien l’un des Conseillers sur qui l’ancien Coordonnateur comptait pour atteindre sa cible qui demeure l’occupant de la Primature. Dans cet énième épisode visant à renverser Alix Didier Fils-Aimé, on sait qu’ils étaient dès le départ cinq membres sur neuf : Fritz Alphonse Jean, Leslie Voltaire, Louis Gérald Gilles et Edgard Leblanc Fils plus Smith Augustin à avoir signé la Résolution pour révoquer le Premier ministre. Mais, butant à chaque fois sur le refus systématique du Président du CPT, le projet n’a pu aboutir au premier round. Cette fois, ne se laissant pas intimider ni par l’ambassadeur américain ni par aucun autre d’ailleurs, les cinq compères reviennent à la charge. Ils entendent bien avoir la tête de Alix Didier Fils-Aimé. Enfin, c’est ce qu’ils croyaient. Ils persistent et signent, ils veulent imposer un nouveau Premier ministre avant ou après le 7 février 2026. La rumeur courait que ce soit le ministre de l’Economie et des Finances, Alfred Fils Metellus, qui serait choisi.
De fait, les cinq Conseiller-Présidents entament un bras de fer non seulement avec les Etats-Unis, mais aussi avec une grande partie de la Communauté internationale qui n’entendent pas laisser faire Fritz Alphonse Jean et ses amis. Surtout, ces pays ne veulent pas perdre la face et leur emprise sur les dirigeants haïtiens. D’où ce chassé-croisé qu’on a observé ce jeudi 22 janvier 2026 à la résidence officielle du Premier ministre entre les diplomates des principaux pays tuteurs en soutien à l’occupant de la Primature. En dépit d’un long communiqué conjointement signé par Hélène Roos (Union européenne), Antoine Michon, (France), Maike Friedrichsen (Allemagne) émis à l’intention de la presse et de l’opinion publique, pour marquer leur soutien au chef du gouvernement précisant que : « L’Union européenne, l’Allemagne, l’Espagne et la France sont engagées, comme de nombreux autres acteurs de la communauté internationale, auprès d’Haïti pour l’aider à recouvrer la sécurité, la prospérité et la démocratie. Cet appui traduit la solidarité renouvelée de la Communauté internationale avec Haïti et le peuple haïtien dans un contexte marqué par une offensive accrue des forces de sécurité contre les groupes armés.
Une dynamique que toute instabilité politique risquerait de compromettre. Tout changement à la tête du gouvernement à quelques jours de la fin du Conseil présidentiel de transition mettrait en péril la dynamique encourageante des forces de sécurité contre les gangs criminels. Le rétablissement de la sécurité doit demeurer la priorité absolue de la transition », les ambassadeurs français, allemand, espagnol et de l’Union européenne se sont tous précipités à la résidence officielle d’Alix Didier Fils-Aimé pour s’afficher avec lui, histoire de dire qu’il y est, il y reste. Choqués de la volonté des signataires de licencier le Premier ministre, les tuteurs du gouvernement montent ou remontent aux créneaux, toujours avec un vocabulaire bien trempé au vinaigre. Cette fois-ci, ils ne prennent plus de gants. Pour commencer, les autorités américaines, à travers le Bureau de l’hémisphère occidental du Département d’État américain depuis Washington, dans un message sur leur compte X daté du 22 janvier 2026, ont été encore plus virulentes et plus précises dans leurs menaces.
Elles qualifient carrément les membres du CPT de corrompus, de criminels et gangs. « L’instabilité chronique en Haïti n’est pas due à un quelconque défaut du caractère, de la culture ou de la constitution haïtienne. Elle relève de la responsabilité de politiciens haïtiens corrompus qui utilisent des gangs et d’autres groupes armés pour semer le chaos dans les rues, puis exigent un rôle au sein du gouvernement afin de faire cesser le désordre qu’ils ont eux-mêmes provoqué. La véritable stabilité viendra lorsque les dirigeants politiques tireront leur pouvoir du soutien des électeurs plutôt que de leur capacité à semer la violence. Les membres du CPT qui ont suivi cette voie ne sont pas des patriotes haïtiens. Ce sont des criminels, tout comme les gangs avec lesquels ils conspirent. »
Dans cette confusion de fin de règne où la Communauté internationale, devant son propre échec dans le dossier de la transition, cherche à sauver les meubles par peur d’un tohu-bohu politique, voire populaire à l’approche du 7 février, vu qu’au début de la confrontation il y avait très peu de structures de la Société civile, encore moins d’entités politiques qui sont venues au secours du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, elle a accentué ses menaces sur le groupe des « Insoumis » et ne ménage point ses efforts pour sauver le Soldat Fils-Aimé. En réalité, ces tentatives de rébellion se sont jouées en trois Actes. Après les deux premiers, l’ultime étant joué au cours de la journée du vendredi 23 janvier 2026. (La suite la semaine prochaine.)
C.C
