7 février 1986-7 février 2026, 40 ans jour pour jour après la chute de la dictature de la famille Duvalier – père et fils – le plus incroyable que cela puisse paraître, la transition politique en Haïti se poursuit comme si de rien n’était. Bien sûr, depuis ces quatre décennies passées, il y a eu d’innombrables élections dans le pays. Quatre ou cinq Présidents élus et des dizaines de Premiers ministres avec leurs cortèges de ministres et de Secrétaires d’Etat.
Mais, tout le monde serait d’accord pour reconnaître que la marchandise n’a pas été délivrée comme cela devrait être. La démocratie, si tout le monde en parle, demeure franchement en devenir. Oublions l’économie. En parler, c’est faire affront à plus d’un. Alors, la sécurité ! Compte tenu de la situation, il paraît inutile de faire un dessin. Un exemple, un seul. Les trois principales routes du pays menant dans le nord, le sud et le centre, c’est-à-dire les Nationales 1, 2 et 3 datant de la colonisation, sont toujours fermées.
Tout au moins, elles font partie des territoires perdus de la République depuis 2021. Cinq longues années que personne, même pas la police ou l’armée, n’ose les emprunter. Elles sont placées sous le contrôle des groupes armés qui les gèrent comme leurs biens personnels en pratiquant un droit de péage. L’aéroport international de Port-au-Prince n’est utilisé que par les avions militaires américains pour leurs rotations entre l’Empire et sa colonie non déclarée.
Il a un objectif bien dissimulé : devenir le prochain Ariel Henry de la transition, le seul interlocuteur des Etats-Unis.
Ceci pour dire que 40 ans après, en Haïti, le temps s’est arrêté net. Mais, venons à l’actualité ou du moins à la date du 7 février, date à laquelle certains espéraient un miracle. Elle est passée. Il n’y a pas eu de miracle. Ni soulèvement populaire. Ni révolution de Palais. Retour à la case départ. On prend la même équipe et l’on rejoue le match. Advienne que pourra. Il y a deux ans, février 2024, à la chute du Premier ministre/Président Ariel Henry, les Etats-Unis d’Amérique, par le biais de la CARICOM, mais pour faire plus acceptable, on parlera de Communauté internationale, avaient installé une structure exécutive de 9 membres à la tête d’Haïti. Pour certains, c’est inédit. D’autres disent le contraire.
Il n’empêche que ce Collège présidentiel, appelé CPT (Conseil Présidentiel de Transition), n’avait qu’une mission : rétablir la sécurité et organiser des élections afin de transférer les rênes du pouvoir à un personnel politique sorti des urnes. Surtout après l’échec de la première transition post-Jovenel Moïse, le Président assassiné par ceux qui avaient hérité du pouvoir. Avec cet exécutif où toute la classe politique y compris l’oligarchie économique et d’affaires sont représentées, pour la Communauté internationale, les Haïtiens ne pouvaient espérer mieux. Neuf Conseiller-Présidents partageant la totalité du pouvoir en association avec un Premier ministre qu’ils ont eux-mêmes nommé. Mais, très vite, cette expérience va tourner court. Les conflits en interne entre un Premier ministre imposé par la Communauté internationale et cette structure étatique vire à la foire d’empoigne. Six mois auront suffi pour le dégager sans ménagement. Il s’appelle Garry Conille.
Avec la nomination quasi unanime d’un membre de la classe économique, Alix Didier Fils-Aimé, le pays pensait se tirer d’affaire. Washington, Ottawa, Paris, tous les tuteurs de la politique haïtienne semblent s’accommoder de ce Premier ministre qui, dans un premier temps, n’était pas le leur. Leurs intérêts n’étant pas menacés, il n’y avait aucune raison de s’opposer à cette nomination. Ils avaient raison. Très vite, le nouveau Premier ministre allait leur donner des garanties qu’ils pouvaient compter sur lui. En effet, au lieu de s’employer à appliquer l’agenda qu’on lui avait donné consistant à rétablir la sécurité et organiser le référendum constitutionnel suivi des élections générales pour passer le pouvoir le 7 février 2026 à de nouvelles autorités, cette fois-ci élues, il va faire tout le contraire. Sans doute, en accord avec le représentant du secteur économique au sein du CPT, Laurent Saint-Cyr, appelé à devenir le dernier Coordonnateur du CPT, Alix Didier Fils-Aimé allait se mettre à l’ouvrage uniquement pour pérenniser la prise du pouvoir par le secteur économique haïtien.
Il a un objectif, un seul, très bien dissimulé : devenir le prochain Ariel Henry de la transition c’est-à-dire, devenir le seul chef du Pouvoir exécutif et seul interlocuteur des Etats-Unis. Pour y parvenir, il ne cesserait de donner de gage de bonne volonté à tous les émissaires de Washington et du Département d’Etat envoyés à Port-au-Prince tout en acceptant ouvertement l’autorité et le leadership de l’ambassadeur américain en Haïti, Henry T. Wooster. Il va se lier d’amitiés et tisser une toile d’araignée en communication et des relations plus que troublantes avec tout un ensemble de gens qui comptent à Washington, – OEA, Maison Blanche, Département d’Etat – et à New-York, principalement l’ONU. Dans ces deux villes, Alix Didier Fils-Aimé va dépenser sans compter en lobbying pour assurer ses arrières et porter les autorités américaines à confier les dossiers Haïti à l’OEA et en écartant quasiment la CARICOM de l’affaire. Et cette stratégie marche.
En un temps record, le locataire de la Primature est devenu l’homme sur qui Washington va jeter son dévolu pour diriger la transition au départ des membres du CPT qui vont mettre du temps à comprendre la manœuvre de ce membre de l’oligarchie économique avec son alter-égo, Laurent Saint-Cyr, venu du même monde que lui et bien disposé à lui faciliter la tâche en devenant son complice dans le processus. Lorsque certains membres du CPT ont fini par comprendre le jeu de ces deux compères, il était déjà trop tard. Comme on dit en créole : yo dòmi deyò ! En effet, les Conseillers Fritz Alphonse Jean, Edgard Leblanc Fils, Louis Gérard Gilles, Leslie Voltaire et même la girouette Smith Augustin qui pensait pouvoir sauver son visa américain en se désolidarisant de la bande des 5 au dernier moment, l’ont appris à leur dépens. Avec Alix Didier Fils-Aimé à la Primature où il a le monopole des dépenses publiques de la République, en clair de l’administration publique et Laurent Saint-Cyr en tant que Président du CPT, le représentant légal même illégitime de l’Etat haïtien auprès de la Communauté internationale, notamment des Etats-Unis, celui qui décide de tout et de rien pour Haïti, rien ni personne ne pouvait contrecarrer ce plan minutieusement ficelé.
Il y a encore un détail, mais d’une importance capitale dans ce tour de force qui s’est joué au sommet de l’Etat au cours de ce mois de janvier et de ce début de février 2026. Ce sont la force et la puissance du secteur économique et les éléments clés de la bourgeoisie haïtienne formant le dôme protecteur des deux chefs de l’exécutif haïtien. Une couverture hermétique et solide derrière le pouvoir apportant assurance et confiance à la Maison Blanche et au Département d’Etat qu’il n’y aurait pas de mouvement de contestation populaire. Dans la mesure où ces secteurs qui ont toujours financé les manifestations anti-gouvernementales décident de faire corps avec les deux hommes devenus intouchables au pouvoir.
Conclusion, le Plan américain n’était pas menacé. Tant pis si rien n’a été réalisé au cours de ces deux années d’un CPT qui a passé son temps à tergiverser et à se perdre en conjectures.
Les menaces et sanctions américaines contre Fritz Alphonse Jean et ses collègues qui ont cherché en désespoir de cause et dans un timing qui ne convenait nullement à leur stratégie à limoger le Premier ministre, n’ont été que pour confirmer l’autorité des Etats-Unis sur les dirigeants de la Transition, rien de plus. Ils auraient entamé le même processus à un moment où il était encore temps, c’est-à-dire, six à sept mois après l’arrivée d’Alix Didier Fils-Aimé à la Primature, cette révocation serait passée comme une lettre à la Poste. Et pour cause. A ce moment précis, les américains n’avaient pas encore de Plan A ou B pour remplacer le CPT le 7 février 2026. En plus, n’ayant pas encore fait ses preuves à la tête du gouvernement ni n’ayant eu des « amis » dans la capitale américaine, il y avait de forte chance que la Résolution signée par une majorité de 5 membres sur 7 allait faire son effet sur Laurent Saint-Cyr. Ce d’autant plus qu’à ce moment-là, Washington n’avait pas encore identifié un successeur à celui qui allait terminer le mandat du CPT d’après l’Accord du 3 avril 2024 stipulant que celui-ci ne peut être prolongé. On connaît la suite. En dépit de la controverse et la confusion sur la révocation ou pas du Premier ministre, comme prévu et sous la pression des Etats-Unis le samedi 7 février 2026, le CPT a cessé d’exister.
Clap de fin du CPT à la Villa d’Accueil. En effet, en présence de quatre membres du CPT, Emmanuel Vertilaire, Smith Augustin, Frinel Joseph et Régime Abraham y compris le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, des membres du gouvernement, du haut Etat-major de l’armée et de la police nationale et de la Force de Répression des Gangs (FRG), du Corps diplomatique et en première ligne les parrains des dirigeants haïtiens : les ambassadeurs américain, canadien et français, le Coordonnateur Laurent Saint-Cyr a prononcé une allocution en créole sous forme de bilan de l’action du CPT durant les deux années passées au sommet de l’Etat.
« En ce 7 février 2026, le CPT arrive au terme de son mandat, conformément à l’Accord du 3 avril et au décret du 27 mai 2024. À compter d’aujourd’hui, le CPT cesse d’exercer le Pouvoir exécutif. Tout en constatant la fin de ce mandat, Haïti n’entre pas dans un vide institutionnel. Désormais, le Conseil des ministres, sous la direction du Premier ministre, assurera la continuité. Le mot d’ordre est clair : sécurité, dialogue politique, élections, stabilité. Monsieur le Premier ministre, en ce moment historique, je sais que vous mesurez l’ampleur de la responsabilité que vous assumez devant la Nation. Restez concentré sur les priorités du pays. Vous n’avez pas le droit d’échouer » devait déclarer celui que l’histoire retiendra comme le dernier Coordonnateur d’un Collège exécutif constitué de 9 membres.
Avant et après la cérémonie, on avait aperçu la présence de Louis Gérald Gilles et de Leslie Voltaire qui avaient fait acte de présence avant de s’effacer devant une assistance sans doute hostile à leur présence. Quant à Edgard Leblanc Fils, il a brillé par son absence. En ce qui concerne Fritz Alphonse Jean, dès la veille, le vendredi 6, il s’était envolé pour Sainte Suzanne dans le Nord du pays pour retrouver sa tanière. Il n’a pas assisté au moment tant redouté de la passation de pouvoir entre Laurent Saint-Cyr, le Coordonnateur du CPT et son ennemi intime, Alix Didier Fils-Aimé, le Premier ministre en fonction qui, au nom du Conseil des ministres, assumera la suite de la transition. Quelques instants plus tard, les autorités américaines, à travers leur ambassade en Haïti, adoubent leur protégé en publiant un communiqué dans lequel Washington dit apporter son soutien au chef de la nouvelle transition et est disposé à travailler avec lui. « Les États-Unis prennent acte du transfert pacifique du pouvoir par le coordinateur du Conseil provisoire de transition (CPT), Laurent Saint-Cyr, au Premier ministre Fils-Aimé et au Conseil des ministres, agissant à titre intérimaire afin de préparer les élections générales en Haïti. Nous reconnaissons la responsabilité qui incombe aux autorités appelées à guider le pays à un moment décisif et soulignons l’importance des efforts menés par les Haïtiens eux-mêmes pour rétablir la stabilité, renforcer la sécurité et faire progresser les aspirations du peuple haïtien. Comme l’a souligné le secrétaire Rubio, des progrès durables en Haïti dépendent d’une gouvernance responsable, de l’amélioration des conditions de sécurité et d’un partenariat international soutenu en faveur de la souveraineté d’Haïti. Les États-Unis demeurent engagés à travailler aux côtés des dirigeants haïtiens et des partenaires régionaux afin de contribuer à la stabilisation d’Haïti. »
les autorités américaines adoubent leur protégé en publiant un communiqué dans lequel Washington dit apporter son soutien au chef de la nouvelle transition.
Ce communiqué à lui seul vaut de l’or pour le Premier ministre qui, avec ce sésame, croit disposer du feu vert de la Maison Blanche et du Département d’Etat pour agir comme bon lui semble sans jamais recevoir la moindre onction populaire. Le nouvel homme fort d’Haïti à qui le chef du Protocole avait passé la parole en premier lors de la cérémonie de fin de mandat du CPT n’avait pas fait un long discours. Il annonçait qu’il devrait faire une adresse à la Nation dans la soirée après un premier Conseil de gouvernement. Conseil au cours duquel, d’ailleurs, sa première décision a été sans surprise de limoger le ministre de l’Économie et des Finances, Alfred Fils Métellus, celui qui a été désigné à sa place par les 5 Conseillers rebelles. Comme convenu, dans la soirée, il s’était adressé au pays dans un message où il laisse entrevoir qu’il entend conduire seul le pays, jusqu’aux prochaines élections, selon le décret le confirmant dans son rôle.
Puisque, à aucun moment, il n’a parlé d’exécutif bicéphale comme tous les acteurs le réclament. C’est plutôt le discours d’un chef unique à la barre qu’on a entendu.
« Aujourd’hui, je vous parle avec la vérité et la détermination de l’État. La transition n’est pas achevée. Sa mission demeure claire : rétablir la sécurité, organiser les élections afin que chaque citoyen puisse choisir librement ses dirigeants. Mon Gouvernement ne reculera pas. Mon Gouvernement ira jusqu’au bout de son devoir. L’insécurité sera combattue sans relâche. Les gangs et leurs complices ne trouveront aucun refuge. La PNH, les Forces Armées d’Haïti et la Task Force agiront avec rigueur, coordination et continuité. Il n’y aura ni repos ni répit tant que nos familles ne pourront pas vivre en paix. Toutes les structures de l’État seront mobilisées pour organiser des élections inclusives et le pouvoir sera remis à des dirigeants librement élus par le peuple. La souffrance de la population exige une action immédiate. Un plan humanitaire d’urgence apportera nourriture, soins et abri aux plus vulnérables. Sécurité et dignité marcheront ensemble. Mais nous ne réussirons pas seuls.
J’appelle toutes les forces vives de la Nation à l’unité : forces politiques, société civile, secteur privé, responsables religieux, artistes, jeunesse paysans femmes et diaspora. Assez de fractures. Nos divisions nous affaiblissent ; notre union nous rendra invincibles. L’heure est au rassemblement. Ensemble, autour de la feuille de route Sécurité – Élections – Redressement Economique, nous reconstruirons Haïti. Tel est notre pacte républicain. »
Ce genre de certitudes nous rappelle un certain Premier ministre-Président Ariel Henry qui, fort du soutien sans réserve du Core Group et de la Communauté internationale en général, s’était lancé dans des discours programmes faisant miroiter l’espoir à toute une population. Mais, quatre années plus tard, face à une immense déception transformée en colère populaire, la population était obligée de descendre dans la rue pour obtenir la seule chose qui paraissait le mieux pour elle avec un tel régime : sa démission. Puisqu’aucune de ses promesses, pas même le référendum sur la réforme constitutionnelle encore moins la sécurité, n’était au rendez-vous. Cet épisode est connu sous l’appellation de DDN, deyò, deyò Net.
Alix Didier Fils-Aimé, en devenant homme-lige de la politique américaine en Haïti, sorte de Sudre Dartiguenave du 21e siècle haïtien sous la protection de trois bateaux de guerre US dans la baie de Port-au-Prince et en représentant confirmé et incontestable de l’oligarchie économique et de la classe politique haïtienne, saura-t-il faire mieux que son prédécesseur Ariel Henry ? En cumulant tous les pouvoirs – chef d’Etat et Premier ministre – entre ses mains, va-t-il se comporter en Cacique malin comme ce fut le cas avec Ariel Henry ou compte-t-il profiter de ce plein pouvoir pour sortir Haïti de l’impasse et mettre fin à cette Transition qui ne finit pas ? Lui et lui seul en a la réponse. Après l’exécutif monocéphale de Ariel Henry et celui du CPT de 9 membres, en attendant, nous nous accordons le temps de le suivre à travers cette énième transition qui vient de confirmer que, 40 ans après la fin de la dictature de Jean-Claude Duvalier et 5 ans après l’assassinat de Jovenel Moïse, les Haïtiens n’ont pas avancé d’un mètre et Haïti ne cesse de tourner sur lui-même.












