
À l’approche du 7 février 2026, une question ne peut plus être évitée sans malhonnêteté intellectuelle : où est le secteur universitaire haïtien?
Depuis des décennies, le discours dominant répète que l’éducation, l’instruction et la formation constituent la clé du salut national. Pourtant, au moment précis où l’État est structurellement bloqué, où la légitimité politique est suspendue, où la souveraineté est administrée de l’extérieur sous couvert de “stabilité minimale”, les institutions chargées de produire la pensée critique sont silencieuses.
Ce silence n’est pas un détail. Il est le symptôme d’un dysfonctionnement plus profond. À quoi sert l’école, si elle est incapable d’anticiper les crises récurrentes de l’État? À quoi sert l’université, si elle ne peut proposer aucun cadre de sortie lorsque le politique est confisqué? À quoi sert le savoir, s’il n’est mobilisé que pour gérer des procédures dans un ordre déjà décidé ailleurs ?
Depuis l’annonce de l’échéance du 7 février, depuis l’effondrement visible du cadre transitionnel, aucune université haïtienne, aucune faculté de droit, aucune école d’économie, aucune institution académique majeure n’a produit une proposition structurée et publiquement assumée de sortie de crise.
Pas de cadre alternatif de gouvernance. Pas d’analyse collective assumée du blocage de la souveraineté. Pas de position claire sur la légitimité, la tutelle internationale, l’économie de guerre interne ou la faillite du modèle électoral sous contrainte sécuritaire.
Ce constat n’est pas une opinion. C’est un fait vérifiable.
Dans d’autres sociétés confrontées à des ruptures historiques, les universités ont joué un rôle central : formulation de scénarios de transition, critiques ouvertes des dispositifs de tutelle, élaboration de contrats sociaux alternatifs, production de doctrines politiques capables d’éclairer l’action collective. En Haïti, au contraire, le monde académique a déserté le champ du politique au moment même où celui-ci exigeait un surcroît de pensée.
Ce silence n’est ni neutre ni innocent. Il constitue un acte politique négatif. En s’abstenant de penser publiquement la crise, l’université laisse le champ libre aux acteurs de l’informel armé, aux intérêts économiques prédateurs et aux architectures de transition conçues hors du peuple.
Ce n’est pas un échec intellectuel, mais une abdication de rôle historique. Inutile de dire, une démission collective face à l’instant où la pensée devait devenir acte.
L’université haïtienne semble avoir accepté une fonction réduite : produire des compétences administrables dans un ordre administré. Former à la conformité plutôt qu’à la rupture. À la gestion du provisoire plutôt qu’à la refondation. Elle parle d’excellence académique pendant que la souveraineté est suspendue, et se réfugie dans une neutralité confortable pendant que le pays est placé sous sécurité minimale. Or, une université qui ne dérange plus le pouvoir, qui ne contredit plus les récits dominants, qui attend que la crise se stabilise pour reprendre la parole, ne forme pas une élite critique. Elle fabrique une intelligentsia domestiquée.
Si le savoir n’est pas mobilisé pour rendre politiquement impossible ce qui détruit la société, alors l’école et l’université cessent d’être des instruments d’émancipation. Elles deviennent des mécanismes de reproduction du statu quo.
La question devient alors inévitable, et elle est grave :
À quoi sert l’école en Haïti, si elle ne permet ni de penser la rupture quand elle est nécessaire, ni de proposer une sortie viable quand l’État est captif?
Ce n’est pas la société haïtienne qui manque d’intelligence. C’est son système de production du savoir qui a renoncé à son devoir. Et cette renonciation, silencieuse mais massive, constitue l’un des scandales politiques les plus profonds de notre moment historique.
Kervens Louissaint