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Lorsque le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a atterri à Port-au-Prince le 16 juin, sa première étape fut le camp Vertières, base opérationnelle de la force multinationale de lutte contre les gangs (GSF) qui combat actuellement pour le contrôle d’une capitale largement dominée par des groupes armés de quartier. Sur cette base militaire, des représentants du Bureau d’appui des Nations Unies pour Haïti (UNSOH) lui ont présenté la chaîne logistique — carburant, eau, rations, évacuation médicale, transport — qui permet à la GSF de rester opérationnelle sur le terrain. Cette visite, a expliqué le lendemain le porte-parole de l’ONU Stéphane Dujarric, visait à permettre au Secrétaire général d’évaluer le soutien onusien apporté à la force, conformément à la résolution 2793 du Conseil de sécurité. Il s’agissait d’une démonstration de confiance institutionnelle soigneusement orchestrée. Toutefois, elle s’est déroulée dans un contexte financier susceptible de fragiliser discrètement le système de soutien même que M. Guterres était venu inspecter ; un contexte qui trouve ses racines dans les circonstances mêmes de la création de cette force, ainsi que de celle qui l’a précédée.
Après l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, puis l’éviction du Premier ministre de facto Ariel Henry lors du soulèvement populaire armé de février-mars 2024, la première force militaire par procuration envoyée par Washington en Haïti fut la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS), dirigée par le Kenya, dont le déploiement a débuté en juin 2024. Bien qu’elle fût censée rassembler 2 500 soldats, elle n’a jamais dépassé un effectif d’environ 1 000 hommes, principalement parce qu’il ne s’agissait pas d’une opération officielle de maintien de la paix des Nations Unies (OMP) approuvée en tant que telle par le Conseil de sécurité. Il s’agissait simplement d’une sorte de « coalition de volontaires », constituée et financée essentiellement par les États-Unis.

Washington a fait pression sur le Conseil de sécurité pour obtenir son aval — bien que la Russie et la Chine se soient abstenues — et espérait que d’autres nations apporteraient leur soutien via des troupes et des contributions volontaires. Cette aide ne s’est jamais concrétisée pleinement ; le fonds fiduciaire de la MMAS a recueilli à peine un sixième des quelque 600 millions de dollars nécessaires chaque année à la mission. Ainsi, lorsque l’administration Trump a pris ses fonctions en 2025, le secrétaire d’État Marco Rubio a soutenu une nouvelle résolution — coparrainée avec le Panama et élaborée en concertation avec le secrétariat de Guterres — visant à puiser dans le budget des opérations de maintien de la paix de l’ONU pour assurer la logistique de sa « GSF » (Force de soutien mondiale) ; or, tout comme la MSS qu’elle a remplacée, cette force ne constitue pas en soi une opération officielle de maintien de la paix de l’ONU.
En puisant dans les contributions obligatoires au maintien de la paix que doivent verser les 193 États membres, plutôt qu’en s’en remettant uniquement à des engagements volontaires, l’approche de Rubio visait à mettre sur pied une force plus importante, forte de 5 500 soldats, et bénéficiant d’un financement bien plus fiable que celui dont disposait sa devancière. Ce dispositif est toutefois contestable sur le plan juridique, puisqu’il consiste à utiliser des fonds alloués au maintien de la paix pour soutenir une force que le Conseil de sécurité a délibérément refusé de transformer en mission officielle de maintien de la paix de l’ONU.

L’ironie profonde de la situation réside toutefois dans le fait que, tout en sollicitant l’aide de l’ONU pour financer sa politique à l’égard d’Haïti, l’administration Trump a simultanément privé de ressources ce même système de contributions obligatoires dont dépend le montage financier de Rubio.
Une force reposant sur deux sources de financement distinctes
Les modalités techniques revêtent ici une importance capitale. Lorsque le Conseil de sécurité a adopté la Résolution 2793 le 30 septembre 2025, il a scindé le financement de la GSF en deux volets. Les dépenses de personnel ont été autorisées « sous réserve » qu’elles soient couvertes par des contributions volontaires versées à un fonds d’affectation spéciale — le même modèle qui a laissé la MSS en sous-effectif chronique. L’UNSOH, le bureau de soutien créé par cette même résolution, a en revanche été autorisé à puiser dans les contributions obligatoires destinées au maintien de la paix, c’est-à-dire les sommes que chaque État membre, y compris les États-Unis, est légalement tenu de verser. L’Assemblée générale a approuvé une enveloppe d’environ 301 millions de dollars pour les neuf premiers mois d’activité de l’UNSOH, couvrant la période allant jusqu’en juin prochain.
Ce dispositif visait à garantir à la GSF une source de financement prévisible, à l’abri des pénuries chroniques inhérentes aux promesses de dons volontaires. L’ironie — et elle est cinglante — réside dans le fait que le budget obligatoire du maintien de la paix dont dépend l’UNSOH est précisément celui qui ploie déjà sous le poids des impayés, imputables en grande partie à Washington.
À combien s’élève la dette des États-Unis ?
Les montants en jeu dans ce bras de fer sont considérables et ne cessent de croître. Selon un haut responsable de l’ONU ayant fait le point avec la presse fin janvier, les États-Unis cumulaient environ 4,5 milliards de dollars d’arriérés tous budgets confondus (budget ordinaire, opérations de maintien de la paix et tribunaux internationaux). Ce total se décompose comme suit : quelque 2,2 milliards de dollars d’impayés au titre du budget ordinaire (incluant à la fois les arriérés persistants de 2025 et la facture non réglée de 2026), près de 1,9 milliard de dollars dus pour le maintien de la paix, ainsi que le solde restant dû aux tribunaux de l’ONU chargés des crimes de guerre (tribunaux qui devraient, bien entendu, poursuivre les crimes de guerre flagrants et incessants commis par Israël à Gaza, et désormais au Liban et en Iran).
À titre de comparaison, le total des contributions impayées par l’ensemble des 193 États membres s’élevait à environ 2,8 milliards de dollars pour le budget ordinaire et à 3,5 milliards de dollars pour le maintien de la paix au 30 avril ; Washington représente donc à lui seul la majeure partie des sommes encore dues à l’ONU. Les responsables onusiens estiment que la part des États-Unis dans les arriérés du budget ordinaire avoisine les 95 %.
Les dettes des autres gouvernements sont bien moins élevées. La Chine, deuxième plus grand contributeur, n’avait réglé qu’une fraction de sa facture au titre du budget ordinaire pour 2026 (s’élevant à plus de 600 millions de dollars) au début du mois de juin — elle a coutume de payer plus tard dans l’année — et devait encore une partie de sa contribution aux opérations de maintien de la paix (environ 844 millions de dollars), même après avoir versé un acompte important. La Russie a réglé environ 67 millions de dollars d’arriérés fin mars. Le Venezuela, qui, selon l’ONU, doit l’équivalent de près de 16 années de contributions obligatoires, ainsi que le Mexique et l’Arabie saoudite — ces deux derniers affichant des soldes impayés se chiffrant en dizaines de millions de dollars — complètent la liste des débiteurs récalcitrants. Toutefois, aucune de ces sommes n’égale celle due par Washington : le site PassBlue, qui suit de près les finances de l’ONU, a rapporté que les États-Unis « n’ont pas réglé l’intégralité de leurs cotisations depuis 2024 ».

Ce détail est important pour déterminer à quel moment les États-Unis se sont acquittés de leurs obligations pour la dernière fois. Le versement américain substantiel le plus récent remonte à octobre 2025, date à laquelle l’administration Trump a accepté de payer 682 millions de dollars au titre de sa contribution aux opérations de maintien de la paix pour 2025 — soit environ la moitié des 1,4 milliard de dollars dus pour cette année-là, le solde venant s’ajouter aux arriérés existants (qui s’élevaient déjà à 1,58 milliard de dollars).
La situation était encore pire concernant le budget ordinaire : les États-Unis n’ont effectué aucun versement au titre de leur contribution pour 2025 et, au printemps, n’avaient toujours pas réglé la moindre partie de leur contribution pour 2026, manquant ainsi l’échéance du 8 février tout comme plus de 130 autres États membres. Par ailleurs, l’administration a débloqué environ 2 milliards de dollars fin 2025 pour l’aide humanitaire coordonnée par l’ONU ; il s’agit de fonds transitant par des canaux de contributions volontaires, et non des cotisations obligatoires au cœur du débat sur la réforme.
Lors d’une audition au Congrès le 3 juin, Rubio a clairement exposé les raisons pour lesquelles Washington retenait ces paiements, expliquant aux législateurs que l’ONU avait besoin d’une « réforme radicale et continue » et que Washington comptait continuer à utiliser ses impayés comme levier pour l’obtenir — sans jamais préciser toutefois quelles réformes étaient concrètement visées.
La crise des liquidités frappe Haïti
La crise des liquidités a déjà directement touché le GSF. En octobre dernier, M. Guterres a ordonné une réduction de 15 % des dépenses pour l’ensemble des opérations de maintien de la paix ainsi que le rapatriement d’environ un quart des Casques bleus déployés dans le monde, anticipant que les États membres ne s’acquitteraient pas de la totalité de leurs contributions. Pour lancer le UNSOH avant que l’Assemblée générale n’approuve officiellement son budget, le Secrétariat a puisé environ 54 millions de dollars dans le Fonds de réserve pour le maintien de la paix — le mécanisme de liquidités d’urgence destiné à pallier les déficits de trésorerie de toutes les missions de maintien de la paix.
Le plafond d’utilisation de ce fonds étant limité, les documents budgétaires indiquent que le recours à cette réserve pour le démarrage du UNSOH pourrait réduire, à hauteur de 14 millions de dollars, les fonds disponibles pour répondre aux besoins urgents d’autres opérations en cours, de la République démocratique du Congo au Liban, en passant par Chypre. Alors que le GSF n’avait même pas atteint le quart de ses effectifs autorisés, le UNSOH puisait déjà dans une réserve d’urgence commune, elle-même déjà amoindrie par la crise des arriérés de paiement — une crise que la bataille menée par Washington pour la réforme a contribué à engendrer.
Les chiffres sur le terrain soulignent les enjeux. Le Secrétariat prévoyait le déploiement d’environ 3 447 membres du personnel en uniforme d’ici le mois de juin. Le fonds d’affectation spéciale volontaire destiné à couvrir les coûts de personnel a suscité des promesses de dons d’environ 223 millions de dollars de la part de 13 pays ; quelque 174 millions de dollars ont été versés et 66 millions décaissés, avec en tête le Canada, l’Allemagne et le Qatar (qui s’est engagé à hauteur de 30 millions). Bien qu’insuffisant, ce flux de financement est toutefois en augmentation.
En revanche, le financement du UNSOH par contributions obligatoires est exposé au même déficit systémique qui affecte toutes les missions de maintien de la paix de l’ONU — une vulnérabilité que ne connaît pas le fonds d’affectation spéciale volontaire, lequel repose sur le bon vouloir des donateurs plutôt que sur une formule conventionnelle que le plus grand contributeur, les États-Unis, refuse d’honorer intégralement.
Une administration qui finance ce qu’elle veut et retient le reste
Comme indiqué précédemment, Washington a été le principal architecte tant de la MSS que du GSF qui lui a succédé ; après l’adoption de la résolution 2793, M. Rubio a déclaré que les États-Unis œuvreraient pour assurer le « déploiement rapide » de la force afin de répondre à la crise sécuritaire immédiate que traverse Haïti. L’administration a continué de présenter la GSF — qui opère à environ 90 minutes de vol de Miami — comme une priorité de sécurité distincte du système onusien global, qu’elle juge dispendieux ; elle a même débloqué des fonds ciblés pour l’aide humanitaire et la sécurité en Haïti alors que le conflit plus large concernant les contributions obligatoires s’éternise. Cette approche « à la carte » — financer ce qui sert les intérêts propres de Washington en Haïti tout en retenant les contributions obligatoires qui assurent la solvabilité du reste du système de maintien de la paix — est au cœur de la contradiction de la politique américaine : utiliser l’ONU comme un instrument de sa stratégie pour Haïti tout en sapant la capacité de l’organisation à soutenir cet instrument même.
Des sénateurs ont commencé à examiner l’écart entre le discours officiel et les moyens alloués. Les sénateurs Tim Kaine et Cory Booker ont écrit à M. Rubio ce mois-ci pour réclamer des documents détaillant les montants réellement engagés par les départements de la Défense et d’État pour la GSF, ainsi que des garanties quant à la transparence de l’utilisation des fonds américains et au respect des normes en matière de droits de l’homme. Leur lettre reflète un malaise plus large au Congrès : la crainte qu’une mission, que Washington a défendue comme essentielle à la sécurité de l’hémisphère, ne s’effondre faute de liquidités, bloquées dans une architecture financière onusienne que l’administration elle-même étrangle.
Dujarric et ses collègues du siège de l’ONU à New York se sont efforcés de mettre l’accent sur les résultats plutôt que sur les risques, tout en restant francs quant à la vulnérabilité de l’institution. « Il n’y a pas de date précise pour le scénario catastrophe », a-t-il déclaré aux journalistes le 1er juin, peu après que le Japon et la Chine ont versé d’importantes contributions, offrant ainsi à l’organisation quelques mois de répit supplémentaires. Interrogé sur les raisons de la récurrence de cette crise, M. Dujarric s’est montré plus direct quant au problème structurel engendré par le non-paiement de Washington : « Contrairement à un gouvernement », a-t-il déclaré au nom de M. Guterres, « l’ONU ne peut ni emprunter ni imprimer de l’argent. »

Dans un article détaillé sur la crise financière de l’ONU, PassBlue a rapporté que M. Guterres avait averti les États membres que l’organisation risquait un « effondrement financier imminent » et pourrait se retrouver à court de liquidités dès le mois de juillet. Un article du Wall Street Journal a, pour sa part, évoqué le mois d’août comme date possible de ce « scénario catastrophe ».
Faux pas au sein de l’empire
Aucun des reportages sur le voyage de Guterres en Haïti la semaine dernière n’a laissé entendre qu’il avait abordé les difficultés financières de l’ONU avec les responsables haïtiens, dominicains ou ceux de la GSF qu’il a rencontrés. *Haïti Liberté* a également sollicité le porte-parole Dujarric pour savoir si la crise de trésorerie avait été évoquée ou si elle aurait un impact sur la GSF. Nous n’avons reçu aucune réponse.
Il est toutefois difficile d’imaginer que le sujet n’ait pas été abordé lors d’au moins certaines de ces réunions.
Par ailleurs, cette crise auto-infligée dans la gestion du dossier haïtien semble refléter les bévues de l’administration Trump dans sa guerre contre l’Iran, conflit dont elle tente désormais de se retirer tout en sauvant la face. De plus, la GSF n’est pas la seule force par procuration de Washington en Haïti. Les États-Unis utilisent également une « force opérationnelle » (ou *Task Force*) composée d’environ 200 mercenaires sous le commandement d’Erik Prince — opérant désormais sous le nom de Vectus Global — qui continue de tuer des civils innocents presque quotidiennement dans les bidonvilles de Port-au-Prince, au moyen d’attaques de drones et d’incursions en véhicules blindés. Officiellement, toutefois, Vectus Global est engagée par le gouvernement du Premier ministre *de facto* Alix Didier Fils-Aimé et travaille pour lui.
La GSF compte actuellement moins de 1 000 soldats, provenant principalement du Tchad (qui dirige la force), mais aussi de la Jamaïque, du Salvador et du Guatemala. Or, les États-Unis ne peuvent quintupler ces effectifs qu’en mettant en place un financement aussi solide que les contributions obligatoires qui le sous-tendent ; or, ce sont précisément ces contributions que Washington a choisi d’utiliser comme levier pour imposer des réformes encore indéfinies, alors même que le pays doit environ 4,5 milliards de dollars au système onusien et n’a pas réglé l’intégralité de sa quote-part au budget ordinaire depuis 2024.
Existe-t-il donc des fonds onusiens pour soutenir la Force de lutte contre les gangs (GSF) ? Sur le papier, oui : la résolution 2973 de Rubio l’a prévu. Mais en pratique, l’argent transite par un budget des opérations de maintien de la paix — alimenté par des contributions obligatoires — que les arriérés de Washington ont conduit au bord de l’effondrement. Les États-Unis se sont dotés d’une force par procuration en Haïti avant de commencer à fragiliser le compte destiné à assurer son fonctionnement. La résolution de cette contradiction pourrait dépendre moins de Port-au-Prince que de l’issue du différend non réglé concernant la dette impayée de Washington envers l’organisation internationale.










