
Ça y est ! Le même cirque des Accords recommence. Toujours avec le même enthousiasme et la même détermination des acteurs politiques haïtiens et internationaux. Depuis plus de trente ans que cela dure, personne ne trouve navrante cette ribambelle d’Accords qui ne change rien dans la crise multidimensionnelle que traverse Haïti. A chaque nouveau pouvoir, son Accord. De René Préval jusqu’au CPT (Conseil Présidentiel de Transition), les Accords se suivent, se ressemblent et se terminent de la même manière, c’est-à-dire dans l’abime. Depuis deux semaines, le Premier ministre/Président Alix Didier Fils-Aimé est installé au sommet du Pouvoir exécutif haïtien dans une ambiguïté portant à se questionner. Comment va-t-il gérer cette transition sans le soutien des organisations et acteurs politiques ? Certes, tout le pays sait qu’il n’est pas arrivé là tout seul. Certes, la classe économique et le secteur d’affaires sont derrière lui. Néanmoins, en Haïti, il y a ce qu’on appelle les impondérables, c’est-à-dire ceux avec qui tout pouvoir en place, s’il veut durer dans le temps, doit composer en leur accordant des strapontins ministériels et des postes dans l’administration publique.
Car, en dépit des diktats de Washington et de la prise en main quasi-effective des affaires politiques haïtiennes par les Etats-Unis d’Amérique, qu’on le veuille ou non, il faudra le soutien d’au moins une bonne partie de la classe politique du pays pour que cela tienne. C’est déjà prouvé à maintes reprises. Sans un appui, même à reculons, de ces myriades d’acteurs et de partis politiques qui sont, en vérité, des tonneaux vides, c’est la paralysie totale. On l’a vu, malgré le soutien actif ou complice des américains aux Présidents Michel Martelly et Jovenel Moïse, cela n’a point empêché que leur présidence tourne à la catastrophe. Fin de mandat compliqué pour le premier et assassinat pour le second. Tandis qu’à l’inverse, le Premier ministre de facto Ariel Henry a pu tenir pratiquement trois longues années grâce au soutien, bien évidemment, des américains, mais surtout avec le silence complice de la classe politique, jusqu’au jour où elle a compris que Ariel Henry était en train de la rouler dans la farine pour garder définitivement le pouvoir.
Sitôt que les acteurs politiques ont mis en route le rouleau compresseur avec l’accord tacite des groupes armés, Ariel Henry n’a pas tenu un mois, alors que l’administration américaine s’accrochait à sa présence à la tête du pouvoir en Haïti, même si son échec était avéré. Le cas le plus flagrant est l’arrivée et le départ du Conseil Présidentiel de Transition entre mai 2024 et février 2026. Si l’œuvre a bel et bien été celle des américains par l’entremise de la CARICOM, il a fallu le soutien des uns et la participation de tous les autres pour que cette collégialité exécutive soit acceptée. Personne ne peut dire le contraire. Sans l’accord de la majorité de la classe politique et celle de l’oligarchie économique et d’affaires de ce pays, il aurait été difficile, sinon impossible, pour que cette structure faite de bric-et-de-broc tienne deux ans. Jusqu’au bout, et ce, même avec de graves accusations contre la plupart de ses membres, elle a tenu bon.
Ce ne sont ni la Maison Blanche ni le Département d’Etat qui ont permis aux membres du CPT de respecter l’Accord du 3 avril 2024, mais bien la classe politique, toute la classe politique haïtienne sans distinction. Le conflit de fin mandat entre les membres du CPT était une affaire interne, d’où son échec. Les Etats-Unis ont en quelque sorte profité du laisser-faire de la classe politique pour choisir son camp et imposer Alix Didier Fils-Aimé faute d’alternative sérieuse. Sinon, compte tenu de leur pragmatisme habituel, ils auraient pu se passer d’un Premier ministre en difficulté. Car, dans cette affaire, il faut être clair. Ce ne sont ni les partis politiques, ni la population, que d’ailleurs aucun secteur n’avait sollicitée, qui s’étaient mobilisés pour la révocation de Alix Didier Fils-Aimé et encore moins de Laurent Saint-Cyr, le Coordonnateur sortant lors de la tentative de putsch des cinq conjurés.
Ceci pour dire que tant qu’il ne s’agit pas de mobilisation générale de la population sous l’impulsion des organisations politiques et des leaders influents de la scène politique nationale, il ne se passera rien et l’ambassadeur US, pardon le Gouverneur à Port-au-Prince, continuera d’appliquer la politique de son pays en Haïti. D’où le spectacle ahurissant auquel on a assisté au sein des Etats-majors politiques à Port-au-Prince et à l’hôtel Ritz à Pétion-Ville le samedi 21 et le dimanche 22 février 2026 ainsi qu’à la Villa d’Accueil autour du tout premier accord politique de l’ère Alix Didier Fils-Aimé, le lundi 23. Le plus étonnant que cela puisse être, c’est ce nouvel Accord intitulé : « Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections » qui vient, si on peut le dire, légitimer le pouvoir de l’actuel chef de la transition en dépit que celui-ci soit adoubé par les autorités américaines le 7 février 2026. Comme nous l’avons rappelé plus haut, sans un accord politique avec l’ensemble ou la quasi-totalité des acteurs politiques et de la Société civile du pays, il est loin d’être rassurant que Alix Didier Fils-Aimé puisse continuer à diriger tranquillement la transition et ce, même sous le parapluie des canons des navires de guerres US stationnés dans la baie de Port-au-Prince depuis plus d’un mois.
Il a fallu cet accord politique pour que le Premier ministre (administrateur) Fils-Aimé soit sûr du soutien et de l’appui de la classe politique, voire de l’élite haïtienne tout entière pour conduire la transition jusqu’à une date indéterminée. Puisque, selon l’accord, aucune date ne l’obligerait à quitter le pouvoir tant que le pays n’aura pas un personnel politique élu à la suite d’un processus électoral qu’il est chargé de mettre en œuvre. Naturellement, l’ambassade américaine en Haïti était chargée du lobbying pour convaincre les plus sceptiques et même pour assurer le service après-vente auprès des chefs de partis politiques au cas où il devait y avoir de la réticence. Mais, à la vérité, selon l’entourage même du locataire de la Primature et du Palais national, Alix Didier Fils-Aimé et les autorités américaines ne s’attendaient point à cet engouement de chefs de partis pour se précipiter durant deux jours consécutifs à l’avenue Panaméricaine à Pétion-Ville pour apposer leur signature au bas d’un parchemin qui donne tous les pouvoirs à un seul homme comme ce fut le cas, il y a six ans, à Ariel Henry dont on sait comment il s’était comporté et dont on connaît surtout son bilan globalement négatif.

La classe politique haïtienne est incroyable ! Prudent durant les deux semaines qu’il a hérité le pouvoir du CPT, tant l’affaire lui paraissait trop aberrante pour être vraie, Alix Didier Fils-Aimé s’était gardé de tout triomphalisme ou même de prendre la moindre initiative par peur que cela ne heurte davantage l’opinion publique, notamment la classe politique qui n’avait pas encore dit son mot sur la façon dont il avait pris le pouvoir. C’est très timidement que lui et ses collaborateurs à la Primature ont lancé l’idée de relancer les pourparlers avec les acteurs intéressés en vue d’un accord politique afin de consolider la transition et de poursuivre le processus électoral. Or, à leur grande surprise, c’est toute ou presque toute la classe politique qui s’est jetée dans la démarche en épousant l’idée, comme si elle n’attendait que cet appel, pour s’engouffrer dans la brèche. D’où la rapidité avec laquelle cette affaire a été montée, en deux temps trois mouvements, sans pratiquement aucune exigence ni contestation.
D’où le chèque en blanc qu’on lui a donné pour mener la transition sans même penser à lui fixer une date limite pour quitter ses fonctions comme ça a été le cas pour le Conseil Présidentiel de Transition avec les parties prenantes signataires de l’Accord du 3 avril 2024. Certes, ce nouvel Accord de 27 articles lie la longévité de Alix Didier Fils-Aimé à la Primature jusqu’à l’organisation des prochaines élections et l’installation d’élus légitimes à la tête de l’État comme le stipule l’article 2. « A la fin du mandat du Conseil Présidentiel de Transition le 7 février 2026, le Conseil des ministres, sous la présidence du Premier ministre Alix Didier Fis-Aimé, exerce le pouvoir Exécutif jusqu’à l’organisation des élections conformément au calendrier électoral établi par le Conseil Électoral Provisoire » peut-on lire.
Sauf qu’un calendrier électoral n’est pas un accord politique. Et de fait, qu’aucun article dudit accord ne mentionne clairement quand ces scrutins doivent être organisés.
Donc, rien ne l’oblige à les réaliser cette année ni l’année prochaine ni l’année d’après, ainsi de suite. Un oubli qui rapproche Haïti davantage de la gouvernance intérimaire du Dr Ariel Henry que vers une sortie de la transition. Mieux, les plus de 200 partis politiques et organisations de la Société civile signataires de ce fameux « Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections » ont tout bêtement oublié de lui imposer un organe de surveillance dans la gestion de la transition comme cela avait été notifié lors de la signature pour la création du CPT en 2024, même si, il est vrai, cet organisme de contrôle dénommé : Organe de Contrôle de l’Action Gouvernementale (OCAG) n’a jamais vu le jour devant l’appétit de certains membres du CPT. Ce nouvel accord de la séquence politique de monsieur Fils-Aimé, certains disent ce cadeau offert au nouveau chef de la transition, s’est déroulé en deux temps. Tout d’abord, c’est à l’hôtel Ritz Kinam que la plus grosse partie s’est déroulée dans un brouhaha indescriptible à l’intérieur comme à l’extérieur de l’établissement hôtelier lors de la séance des signatures.
En effet, si à l’extérieur ceux qui n’avaient pas obtenu l’autorisation d’accéder sur les lieux où se jouaient l’avenir et la fortune de certains ont tout fait pour semer la pagaille en insultant tous ceux qui rentraient et qui sortaient de ce conclave où les journalistes n’étaient pas invités à pénétrer, à l’intérieur, l’ambiance était tout autre. C’était l’euphorie et la joie qui emportaient l’assistance tant l’atmosphère était festive, vu que tout le monde voulait signer au plus vite pour être sûr qu’ils seraient comptés pour le partage du gâteau (postes au sein du gouvernement) au moment du remaniement gouvernemental qui devait suivre. C’est le cas du RED (Résistance Démocratique) de l’ancien Secrétaire général de la présidence, Renald Lubérice qui, dès samedi, écrit sur son compte X que : « RED a signé le Pacte National pour éviter le vide institutionnel provoqué par la fin du mandat du CPT le 7 février 2026 et créer un cadre clair pour répondre à 4 urgences : sécurité, services essentiels, Constitution et élections crédibles. Notre signature n’est pas un blanc-seing : c’est un engagement pour la neutralité de l’État, le renforcement PNH/FAd’H, la protection des citoyens et un calendrier électoral transparent, avec comité de suivi et obligations de démission pour tout candidat.
Nous restons vigilants, exigeants et mobilisés jusqu’au retour d’autorités légitimes. » Là, on peut dire que Renald Lubérice n’a pas tiré des leçons de Ariel Henry avec qui, pourtant, il était en opposition justement pour non-respect de ses engagements vis-à-vis de la population. Faut-il rappeler aussi que le chef du parti RED ne s’était jamais désolidarisé de son représentant au sein du CPT, Smith Augustin, accusé de corruption dans l’affaire de la BNC. Par ailleurs, tout en faisant du zèle pour un accord qui n’est pas différent des dizaines d’autres qu’on a connus depuis cette transition, le quatrième depuis l’assassinat du Président Jovenel Moïse, le principal intéressé, celui qui est le grand bénéficiaire de ce Pacte, Alix Didier Fils-Aimé, n’avait même pas jugé utile de venir signer lui-même le document. En effet, samedi et dimanche, le protégé de Washington s’était contenté d’envoyer des seconds couteaux de la Villa d’Accueil, notamment son chef de cabinet, pour signer à sa place.
La preuve, s’il en fallait une, que le Premier ministre se sentait déjà au-dessus de la mêlée, préférant laisser les acteurs se battre entre eux comme des chiens fous, juste pour être bien vu par l’ambassadeur américain. Après que tout fut bien verrouillé samedi et dimanche, le lundi 23 c’était la consécration à la Villa d’Accueil avec la présentation officielle du « Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections » à la presse, mais surtout au corps diplomatique, notamment américain, français et canadien, les ambassadeurs qui parrainent tout ce que font les autorités de la transition. Outre ces diplomates, c’est devant un parterre de leaders politiques, tous signataires du document, que le maître des lieux, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, a fait son « Grand oral » en soulignant les points forts de son accord avec ceux qui l’autorisent à vivre son rêve devenu réalité : être à la tête de la République d’Haïti sans passer devant aucun électeur. D’après lui, c’est d’un commun accord avec les partis politiques que cet accord de vingt-sept articles a été construit. « Nous avons réussi, ensemble, à accoucher d’un document que nous avons baptisé “Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections » déclara-t-il. Pourtant, quand on lit le texte, on a plutôt l’impression que seul le Premier ministre et ses collaborateurs ont la main sur la suite des événements. D’ailleurs, certains signataires commencent déjà à se plaindre de la liberté que s’est accordée le chef de la transition pour modifier certains dispositifs dudit accord avant sa publication au journal officiel Le Moniteur. Bref, c’est le début de ce que certains appellent : le retour à l’exécutif monocéphale tandis que l’idée la plus répandue dans le pays depuis le départ du Conseil Présidentiel de Transition, c’est un exécutif bicéphale, c’est-à-dire, un Pouvoir exécutif composé d’un Président provisoire de la République et d’un Premier ministre chef du gouvernement pour une gestion plus équilibrée de la transition.
C.C