Home Haiti Refus de l’absolution collective – Analyse de la réponse de Richard Sénécal...

Refus de l’absolution collective – Analyse de la réponse de Richard Sénécal à M. Coles

0
0

Dans un échange publié sur X le 1er juillet 2026, le réalisateur haïtien Richard Sénécal adresse une réplique tranchante à M. Coles. Ce dernier semble invoquer un échec collectif du peuple haïtien, invitant implicitement à une forme de pardon ou de réconciliation nationale.

La réponse de Sénécal rejette fermement cette narration :

« Non, Monsieur Coles, nous n’avons pas tous échoué. Votre clique a échoué et nous a imposé cet échec.

Ce n’est pas nous qui avons dilapidé les fonds de PetroCaribe et de la reconstruction post-séisme. Pas nous non plus qui avons choisi d’armer les « ghettos » pour garder le pouvoir pendant 50 ans. Pas nous qui n’arrêtons pas de nous enrichir sur la misère du peuple haïtien.

Avant de nous demander l’absolution, il faut d’abord demander pardon et reconnaître ses fautes, sans vouloir nous faire porter une partie du fardeau. »

Ce texte, court et incisif, mérite un examen approfondi. Il cristallise les débats récurrents sur la responsabilité politique en Haïti : corruption systémique, dilapidation des fonds publics et privatisation de la violence.

I. Le contexte : une Haïti fracturée entre responsabilité élitaire et souffrance populaire

Haïti cumule les tragédies : indépendance en 1804, instabilité politique, dictatures et catastrophes naturelles. Le séisme du 12 janvier 2010, qui a fait plus de 200 000 morts, a mobilisé des milliards de dollars d’aide internationale.

Le programme PetroCaribe, accord pétrolier conclu avec le Venezuela, devait financer le développement du pays grâce à des facilités de paiement.

Selon les rapports officiels de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) :

  • Rapport 1, publié le 31 janvier 2019 (291 pages) : il audite notamment la période 2011-2016 et met en évidence de graves irrégularités.
  • Rapport 2, publié le 31 mai 2019 (environ 600 pages) : il porte sur plus de 2,3 milliards de dollars de dépenses liées à PetroCaribe entre 2008 et 2016, révélant des cas de surfacturation, des projets non réalisés et des paiements douteux.
  • Rapport 3, publié le 16 août 2020 : il complète l’audit et confirme que les ressources générées entre 2008 et 2018 ont dépassé 4,237 milliards de dollars américains, dont une grande partie a fait l’objet de gestions frauduleuses, de surfacturations et d’une absence de traçabilité concernant des centaines de projets.

Concernant la reconstruction post-séisme, malgré des promesses internationales dépassant 10 milliards de dollars, une part importante des fonds a transité par des ONG et des organismes internationaux, avec un contrôle limité du gouvernement haïtien. De nombreux projets sont demeurés inachevés ou mal exécutés, alimentant des dénonciations récurrentes de manque de transparence et de corruption.

L’armement des groupes armés (« ghettos ») afin de maintenir le pouvoir est documenté depuis plusieurs décennies, des milices duvaliéristes jusqu’aux alliances contemporaines entre certains responsables politiques et les gangs.

Des rapports des Nations unies, de Crisis Group et de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime soulignent comment des acteurs politiques ont fourni des armes, de l’argent et une protection aux gangs en échange d’un soutien électoral ou territorial, contribuant à la crise actuelle où ces groupes contrôlent une grande partie de la capitale.

M. Coles adopte un discours d’unité dans l’échec. Cette rhétorique dilue les responsabilités et prépare une forme d’absolution sans reddition de comptes. Richard Sénécal la déconstruit en trois temps :

  • rejet de la culpabilité partagée (« nous n’avons pas tous échoué ») ;
  • énumération des fautes reprochées ;
  • exigence morale préalable : demander pardon et reconnaître les responsabilités.

II. Stratégies rhétoriques et portée de l’argument

Le texte de Sénécal est particulièrement efficace.

L’anaphore (« Pas nous… Pas nous non plus… ») martèle l’innocence de la population.

L’opposition entre « nous » et « vous » redessine le véritable clivage : celui qui oppose une élite prédatrice à une majorité exclue.

Les références aux scandales PetroCaribe ancrent l’accusation dans des faits documentés par les institutions haïtiennes elles-mêmes, notamment les rapports de la CSCCA publiés les 31 janvier 2019, 31 mai 2019 et 16 août 2020.

Sur le fond, Sénécal privilégie une lecture structurelle de la crise — fondée sur les choix politiques et la prédation des élites — plutôt que des explications culturalistes ou fatalistes présentant Haïti comme un « pays ingouvernable ».

Cette approche demeure pertinente, même si des complicités existent à différents niveaux de la société et si des ingérences extérieures ont également contribué à la crise.

La responsabilité première des détenteurs du pouvoir n’en est pas pour autant effacée.

III. Enjeux : mémoire, justice et reconstruction

Cet échange intervient dans un contexte de crise sécuritaire majeure, où les gangs contrôlent une grande partie de Port-au-Prince, tandis que le pays demeure enlisé dans une impasse politique et que la diaspora reste fortement mobilisée.

Il soulève plusieurs questions essentielles.

1. La reddition de comptes

L’impunité chronique — qu’il s’agisse de corruption, de massacres ou de détournements de fonds — mine toute légitimité institutionnelle.

Les rapports détaillés de la CSCCA (2019-2020) constituent une base factuelle essentielle pour d’éventuelles poursuites judiciaires et pour une future justice transitionnelle.

2. Le rôle des artistes et des intellectuels

Richard Sénécal, connu notamment pour ses films Barikad et Cousines, mobilise sa notoriété afin de proposer une contre-narration face aux discours de banalisation ou de dilution des responsabilités.

3. Le piège de la culpabilité collective

La culpabilité collective tend à démobiliser les citoyens tout en protégeant les véritables responsables.

Pour sortir de l’ornière, Haïti a besoin de vérité — notamment par la mise en œuvre effective des recommandations de la CSCCA —, de justice, à travers des poursuites impartiales, ainsi que d’une reconstruction inclusive fondée sur la transparence, la décentralisation et le désarmement.

La réponse de Richard Sénécal refuse l’oubli complice et pose les bases morales d’un nouveau contrat social.

Dans un pays où l’histoire a trop souvent été écrite par les vainqueurs, des voix comme la sienne rappellent que la vérité factuelle, étayée par les institutions officielles, demeure la première arme contre la répétition des échecs imposés.

L’avenir d’Haïti passe par une mémoire exigeante et une responsabilité pleinement assumée.

Sources principales citées

  • CSCCA, Rapport 1 – 31 janvier 2019.
  • CSCCA, Rapport 2 – 31 mai 2019.
  • CSCCA, Rapport 3 – 16 août 2020.
  • Analyses complémentaires : Le Monde, Crisis Group et Global Initiative Against Transnational Organized Crime.

Source :

https://x.com/i/status/2072288764970312138 (M.M.)

source

Total 0 Votes
0

Tell us how can we improve this post?

+ = Verify Human or Spambot ?

To respond on your own website, enter the URL of your response which should contain a link to this post's permalink URL. Your response will then appear (possibly after moderation) on this page. Want to update or remove your response? Update or delete your post and re-enter your post's URL again. (Find out more about Webmentions.)