Après avoir entendu et lu attentivement le discours prononcé à Davos par le Premier ministre canadien Mark Carney, une chose doit être reconnue d’emblée : le diagnostic partiel est juste, mais l’architecture analytique reste profondément asymétrique.
Oui, le monde traverse une rupture. Oui, l’ordre international fondé sur des règles ne fonctionne plus comme annoncé. Oui, l’intégration économique est devenue un instrument de coercition. Oui, la souveraineté revient par la capacité à résister à la pression. Mais là où le discours canadien s’arrête, la réalité commence.
Il existe une vérité plus inconfortable que cette prise de conscience n’affronte qu’à demi : cette lucidité tardive est tragique aussi parce que le Canada a été une pièce active de l’ordre international qui a broyé Haïti. Cette implication n’a rien d’abstrait. Elle s’est traduite par des actes politiques précis.
En 2004, le Canada a soutenu, aux côtés des États-Unis et de la France, la destitution extra-constitutionnelle du président haïtien élu Jean-Bertrand Aristide. Présentée a posteriori comme une réponse pragmatique à une crise, cette opération a constitué une rupture majeure : une violation directe de la souveraineté politique haïtienne et le point de départ d’un cycle prolongé de tutelle sécuritaire et institutionnelle.
Loin d’être un épisode isolé, 2004 a servi de matrice. Il a légitimé l’idée selon laquelle la souveraineté haïtienne pouvait être suspendue, reconfigurée ou administrée, tout en se dissimulant derrière le langage policé du multilatéralisme, de la stabilité et de la responsabilité internationale. Il a installé un précédent durable : celui d’un État privé de la maîtrise de sa trajectoire politique, placé sous supervision multilatérale, avec l’assentiment actif de puissances se réclamant pourtant du respect de l’ordre constitutionnel et du droit international.
En 2004, le Canada a soutenu la destitution extra-constitutionnelle du président haïtien élu Jean-Bertrand Aristide.
La participation canadienne à ce processus ne relevait ni de l’ignorance ni de la contrainte. Elle procédait d’un alignement stratégique assumé, inscrit dans une architecture occidentale de gestion des périphéries instables, où Haïti était traitée non comme un sujet politique à consolider, mais comme un problème à administrer. Cette logique s’est prolongée dans les dispositifs ultérieurs : sécurisation externalisée, cycles électoraux sans reconstruction de capacité étatique, substitution progressive de la légitimité populaire par des mécanismes technocratiques et internationaux.
La fragilisation actuelle d’Haïti n’est donc pas une dérive accidentelle. Elle est la conséquence cumulative de décisions politiques prises depuis 2004, avec la participation active de puissances qui se présentent aujourd’hui comme inquiètes du retour de la loi du plus fort.
Aujourd’hui, le Canada parle de rupture, de coercition, de loi du plus fort, parce que cette loi commence à le viser. Parce que l’intimidateur n’est plus seulement un allié utile, mais un risque systémique. Ce n’est pas une conversion morale, mais une prise de conscience stratégique. Et elle est humaine, compréhensible, presque honnête. Mais la question demeure, brutale et inévitable : où était cette “vérité” lorsque la force s’exerçait par procuration sur des pays sans armée, sans levier financier, sans monopole réel de la violence légitime? Où était cette exigence de cohérence lorsque la souveraineté haïtienne était suspendue, administrée, ajournée au nom du bien commun international?
On ne découvre pas soudain que la loi du plus fort est dangereuse. On le découvre quand elle cesse d’être rentable. Le Canada cherche aujourd’hui à se protéger dans un monde qui se dé-westphalise rapidement. C’est rationnel. Mais cela ne peut effacer le fait que, lorsque l’intimidateur régnait sans coût, beaucoup ont coopéré, signé, financé et rationalisé.
Reconnaître cela ne discrédite pas le diagnostic canadien. Au contraire, elle le complète. Car si la loi du plus fort est réellement le danger central de notre époque, alors la question n’est pas seulement comment les puissances moyennes s’en protègent aujourd’hui, mais comment elles ont contribué hier à l’installer ailleurs, en silence, par confort, par calcul, ou par alignement.
C’est à ce point précis que le discours cesse d’être un exercice de lucidité partielle pour devenir, potentiellement, un véritable acte de vérité.

Pour Haïti, comme pour une grande partie de l’Afrique et de l’Amérique latine, il n’y a jamais eu d’illusion confortable. Il n’y a jamais eu de règles protectrices réellement opérantes. Il n’y a jamais eu de souveraineté garantie par l’ordre international.
Le « mensonge » dénoncé aujourd’hui n’était pas une fiction partagée, mais une asymétrie structurelle.
Il n’existe pas de neutralité dans le système international.
Le monde moderne n’est pas organisé autour de la justice, des valeurs universelles ou de l’innocence morale. Il est structuré autour de rapports de force, de capacité de dissuasion et de puissance organisée.
Le discours du Premier ministre canadien Mark Carney reconnaît que l’ordre fondé sur des règles était imparfait, appliqué de manière asymétrique, parfois hypocrite. Mais il continue à parler de « valeurs », de « légitimité », de « coopération honnête », comme si le problème principal était moral. Or le système international n’est pas d’abord un espace normatif, mais un espace de contrainte.
Depuis l’émergence de l’État moderne, la souveraineté n’a jamais été un principe abstrait. Elle a toujours été un fait politique reconnu parce qu’il était défendable. Les droits n’existent que là où une puissance peut les faire respecter. La stabilité n’est accordée qu’à ceux capables d’imposer un coût réel à sa violation.
Dans cet espace, hérité d’un ordre international fondé non sur l’éthique mais sur l’équilibre des puissances, les nations ne sont pas jugées à l’aune de leur souffrance ou de leur histoire, mais selon un critère unique : leur capacité à imposer des coûts à toute tentative de coercition.
Le système international est prédateur par structure. Non parce que les peuples seraient des animaux, mais parce que l’architecture institutionnelle et sécuritaire fonctionne selon une logique de prédation. Refuser de reconnaître cette réalité ne restaure pas la dignité. Cela l’expose. La dignité sans protection est théâtrale. Les droits sans mécanisme de contrainte relèvent de la littérature politique.
Les États-Unis et leurs alliés se présentent comme les garants d’un ordre international fondé sur des règles, justifiant leurs interventions au nom de la stabilité, de la démocratie et de la prévention du chaos. Or, il n’existe pas d’ordre neutre. Il n’existe que des règles adossées à une capacité de contrainte. Ce que l’on appelle « ordre » n’est rien d’autre qu’une hiérarchie rendue exécutoire.
Les normes sont appliquées de manière sélective, suspendues lorsqu’elles entravent les intérêts dominants, et redéfinies lorsque les rapports de force évoluent. Les États dotés d’une supériorité militaire, financière et technologique violent le droit international sans conséquence existentielle. Les autres sont sanctionnés, administrés, mis sous supervision ou fragmentés.
La stabilité, telle que définie par les politiques occidentales, signifie avant tout prévisibilité des flux de ressources, alignement sécuritaire, conformité à l’architecture financière mondiale. Elle ne signifie pas autodétermination.
La décolonisation n’est pas l’innocence, mais l’organisation du pouvoir sous contrôle populaire.
Haïti, l’Afrique et l’Amérique latine ne souffrent pas d’un déficit de valeurs ou d’intelligence collective. Ils souffrent d’une vulnérabilité structurelle : fragmentation de l’État, économies d’extraction, sécurité externalisée, indépendance formelle sans capacité matérielle.
Haïti n’est pas instable parce qu’elle manquerait de boussole. Elle est instable parce que sa souveraineté a été gérée, contournée, ajournée, au lieu d’être consolidée comme un fait politique plein.
Un État qui ne contrôle ni sa fiscalité, ni sa sécurité, ni sa monnaie, ni ses infrastructures stratégiques ne gouverne pas. Il administre. Il gère des contraintes définies ailleurs. Dans toute tradition sérieuse de sociologie politique, l’État commence là où existe un monopole effectif de la force légitime. Là où ce monopole est dissous, sous-traité ou concurrencé, l’ordre politique se désagrège.
Les élections organisées dans ces conditions ne produisent pas la démocratie. Elles produisent un rituel procédural, une mise à jour symbolique de la légitimité sans construction de pouvoir réel. En Haïti, les cycles électoraux successifs ont servi à reconduire une fiction institutionnelle, maintenant le pays dans une transition perpétuelle sans État consolidé. Lorsque le Premier ministre canadien affirme que les puissances moyennes peuvent « bâtir un nouvel ordre », une question demeure éludée : avec quels rapports de force, et au bénéfice de qui?
Le cœur du discours du Premier ministre canadien repose sur une idée séduisante : la souveraineté pourrait être mutualisée, partagée, rendue moins coûteuse par la coopération entre puissances moyennes. Mais cette idée repose sur une confusion fondamentale entre coordination et capacité.
Les zones les plus violentes du monde ne sont pas celles où l’État est fort. Ce sont celles où la force est fragmentée, disputée, ou contrôlée de l’extérieur. Lorsqu’un État dépend de renseignements étrangers, de chaînes logistiques externes ou de commandements non nationaux pour contrôler son territoire, il cesse d’être un sujet politique. Il devient un espace administré, une zone de gestion sécuritaire.
Autrement dit, la souveraineté ne se partage pas comme un bien collectif. Elle se produit. Elle est le résultat d’infrastructures contrôlées, d’une base industrielle autonome, d’un monopole effectif de la force légitime, et d’une capacité à dire non sans que ce refus soit immédiatement sanctionné.
La crise haïtienne en est l’exemple parfait car elle n’est pas l’échec d’une police, mais l’érosion prolongée de la capacité sécuritaire républicaine, remplacée par des dispositifs ad hoc qui échappent à toute responsabilité populaire. Pour les pays du Sud global, le problème n’a jamais été un excès d’autonomie. Le problème a toujours été une autonomie purement symbolique, sans profondeur matérielle. Sans organisation, la souveraineté devient cérémonielle. Sans capacité, l’indépendance devient réversible.
Le discours du Premier ministre canadien célèbre la démocratie, les institutions, la légitimité morale. Mais il ne nomme pas une vérité pourtant centrale : Une démocratie sans souveraineté matérielle est un théâtre procédural.
L’aide sans politique industrielle est une stratégie de contention. L’histoire du développement économique montre que les nations arrivées tardivement à l’industrialisation n’ont jamais suivi les règles du libre-échange imposées par les puissances établies. Elles ont protégé, planifié, coordonné, parfois contre l’orthodoxie dominante.
L’industrialisation est une libération vis-à-vis de la contrainte externe.
Dans ce cas, Haïti n’est pas sous-développée. Elle est empêchée de se développer selon des trajectoires qui modifieraient les rapports de force.
Le Premier ministre canadien reconnaît qu’un pays incapable de se défendre a peu d’options. Mais le discours reste prisonnier d’un tabou occidental : celui de la capacité militaire du Sud global.
L’anti-militarisme est alors une norme disciplinaire imposée aux États vulnérables afin de préserver l’asymétrie. La capacité défensive du Sud global est perçue comme une menace. La militarisation occidentale est présentée comme responsabilité. Pourtant, l’histoire est claire : les pays les plus envahis ne sont pas les plus armés. Ce sont les plus fragmentés, les plus dépendants, les plus vulnérables.
Un État dont la sécurité est externalisée, dont l’économie est extractive, dont les flux financiers sont contrôlés de l’extérieur, et dont les choix politiques sont conditionnés par l’aide ou la dette, ne gouverne pas. Il administre. Haïti en est l’exemple extrême, mais non unique : des élections répétées, une légitimité sans cesse « réinitialisée », sans jamais construire la capacité étatique.
Résultat : une transition permanente, sans État consolidé.
L’objectif n’est pas la course aux armements, mais la sortie de la vulnérabilité. La souveraineté n’est pas une reconnaissance. C’est une organisation. L’infrastructure est la dignité rendue durable. La capacité militaire est le refus rendu crédible. L’unité sans force est une aspiration. La force sans unité est le chaos.
Autrement dit : La décolonisation n’est pas l’innocence, mais l’organisation du pouvoir sous contrôle populaire.
La tragédie du Sud global n’est pas d’avoir échoué à dominer, mais d’avoir échoué à organiser le pouvoir. Et dans un monde gouverné par le pouvoir, la désorganisation est une invitation à la conquête.
La souveraineté n’est pas accordée aux vertueux, mais aux préparés.
La coopération Sud-Sud a échoué non pas parce qu’elle est mauvaise, mais parce qu’elle était sous-alimentée. Pas de doctrine de défense partagée. Pas de base industrielle intégrée. Aucun mécanisme d’application de la loi. Juste l’unité réduite aux conférences et aux déclarations.
L’unité compte comme la logistique, les chaînes d’approvisionnement partagées, la coordination de la défense, l’autonomie financière et la production de connaissances. Sans cela, les drapeaux changent et la dépendance demeure.
La solidarité sans capacité est la charité. La charité sans effet de levier est la dépendance.
Les blocs de puissance existent déjà. Refuser d’en construire un ne dissout pas le système. Il vous enferme simplement à l’extérieur.
Les biens moraux que l’on invoque, éducation, santé, culture, ne survivent que là où existent sécurité, infrastructure et autonomie. L’agence morale commence là où la survie n’est plus constamment négociée. La démocratie survit que là où elle peut être défendue. Et la paix sans dissuasion n’est pas une vertu, mais une permission.
Le discours de Davos parle de valeurs, de légitimité, de coopération, de coalitions. Il parle peu de ce qui structure réellement le système : le pouvoir.
L’impérialisme ne persiste pas par manque de règles, mais parce que le système international récompense la force et la coordination et punit la fragmentation.
Le pouvoir ne demande pas la permission. Il ne reconnaît que le contre-pouvoir.
Aucun pays n’a jamais été respecté parce qu’il avait raison. Il l’a été parce qu’il était coûteux à violer.
Dans un monde structuré par le pouvoir, la dignité doit être construite.
Le pouvoir ne disparaît pas parce que vous refusez son langage. Regardez l’histoire. 1804 n’a pas été atteint par la résistance symbolique. Il a été réalisé grâce à la violence organisée dirigée vers la souveraineté.
Conclusion : au-delà de la « vérité »
Le Premier ministre canadien affirme que « la vérité » consiste à nommer la réalité du monde tel qu’il est. Mais pour une grande partie de l’humanité, cette vérité n’a jamais été niée. Elle a été vécue.
La question n’est plus de retirer le panneau du mensonge. La question est de bâtir la capacité qui rend ce panneau inutile. L’avenir d’Haïti, de l’Afrique et de l’Amérique latine ne sera pas décidé par la sympathie, la reconnaissance morale ou les discours de Davos. Il sera décidé par leur capacité à transformer l’indépendance d’un souvenir en système, le drapeau en capacité, la résistance en organisation.
Dans un monde structuré par le pouvoir, la dignité ne se proclame pas. Elle se construit.
