On n’arrête pas le temps, en tout cas pas encore. Depuis l’origine du monde, pas celui du fameux tableau du peintre Gustave Courbet de 1866, mais de la création, aucun savant, pas même les plus fous ou les plus doués, n’y sont parvenus. Ceci pour dire que, en Haïti, les 9 membres du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) ne doivent pas rêver : 7 février 2026 arrivera indubitablement.
En clair, au moment où nous écrivons cette chronique (6 janvier 2026), le compte à rebours a bel et bien commencé pour la fin de leur mandat. Depuis plus de trois mois, les discussions entre Washington, Port-au-Prince et New York pour éviter un vide institutionnel se multiplient, mais sans aucune garantie de succès. Cette Communauté internationale, acteur central de cette crise, redoute un nouveau cycle de violence et d’instabilité si aucune solution n’est trouvée d’ici le 7 février.
Or, au mois de septembre dernier, le CPT, par l’intermédiaire de son Président Laurent Saint-Cyr depuis la tribune des Nations Unies, avait indiqué qu’il a commencé un dialogue inclusif avec les partis politiques, la Société civile et les autres acteurs nationaux. « Dans le souci de maintenir une cohabitation politique productive, des efforts constants sont entamés et se poursuivront pour élargir le dialogue avec différents secteurs de la vie nationale, pour renforcer le consensus et prévenir un vide qui serait fatal à la démocratie et à la stabilité d’Haïti » déclarait-il haut et fort. Pourtant, les rencontres, jusqu’à ce jour, n’ont abouti à aucun consensus et les divisions persistent même si, devant les caméras, tous les Conseillers Présidents font semblant de s’entendre. Les signataires de l’Accord du 3 avril, c’est-à-dire les parties prenantes qui ont constitué ce Collège présidentiel ainsi que d’autres groupes politiques non signataires, dénoncent l’échec du CPT et appellent à une relance du processus, en vue de le remplacer.
Le Collectif 30 janvier, coalition politique pourtant très modérée vis-à-vis des autorités, dit qu’il travaille pour que le CPT quitte le pouvoir le 7 février. L’un des responsables de cette plateforme, l’agronome Jean André Victor, toujours très mesuré dans ses prises de paroles, a indiqué que : « La réal politique est un dialogue permanent entre tous les acteurs. Soit directement, soit indirectement. Ce qui fait la différence, ce sont les objectifs, le moment et le format. Dans mon cas, on répond aux invitations, on provoque les événements et on travaille pour que le CPT parte sans casse le 7 février 2026. On fait aussi le nécessaire pour recouvrer la souveraineté nationale et soulager les souffrances de la population. » Effectivement, il y a la réalité. En effet, si le départ du CPT ne dépendait que de Jean André Victor, l’affaire serait jouée en un claquement de doigt. Mais, il n’y a pas que le Collectif 30 janvier qui s’active pour le départ des Conseiller-Présidents soit avant ou après le 7 février. Le groupe de Montana aussi s’y emploie, même avec la présence de l’un des leurs parmi les 9 membres du Conseil Présidentiel. Ces signataires de l’Accord du 30 août 2021 ne voient qu’une chose : le remplacement de cette équipe qui a échoué dans sa mission.
Interrogé par le journal Le Nouvelliste en octobre dernier, Jacques Ted Saint-Dic, l’un des dirigeants du BSA (Bureau de Suivi de l’Accord de Montana), a avancé que : « Le BSA, des organisations politiques, des organisations de la Société civile, à travers les dix départements et dans la diaspora, sont en pourparlers afin de proposer à la nation une alternative politique au pouvoir en place. » Il reste à savoir quelle alternative Montana peut proposer au pays puisqu’il est coresponsable de l’échec du CPT en tant que membre à part entière du Conseil Présidentiel de Transition suivant l’Accord du 3 avril 2024. C’est peut-être pour cette raison que le Groupe des Eminentes Personnalités (GEP) de la CARICOM qui a joué un rôle majeur dans la mise en place du CPT tente depuis des mois de relancer les consultations avec des acteurs alternatifs. Mais, les blocages persistent et aucune alternative crédible n’a émergé alors que 7 février est à l’approche.
La situation est d’autant plus complexe pour la CARICOM que personne ne veut cautionner une hypothétique prolongation du CPT à la tête de l’Etat. Après les signataires de l’Accord de Montana qui rejettent toute prolongation de mandat de Laurent Saint-Cyr et de ses collègues au Palais national, il y a le cas du Rassemblement pour une Entente Nationale (REN) dont Régine Abraham est la représentante à titre d’observatrice au CPT. Le Secrétaire général de ce mouvement politique, Jean Lucien Ligondé, ne se fait pas d’illusion sur un possible ajournement du départ du CPT le 7 février. Il va même jusqu’à confirmer que son organisation est consultée par le Département d’Etat américain et le Bureau des Nations Unies à Port-au-Prince selon ce qu’a rapporté le quotidien de la rue du Centre. Jean Lucien Ligondé estime que : « Le CPT doit partir le 7 février 2026 sans faire un jour de plus. Le CPT n’a pas réussi sa mission. Il n’avait pas non plus les moyens qu’on lui avait promis. »

Installé en avril 2024 pour une durée de 22 mois non renouvelable, l’Accord 3 avril 2024 stipule dans ses articles 12.1 et 13 que « Le Conseil Présidentiel ne peut bénéficier de la prolongation de son mandat qui démarre à la date de sa prestation de serment, le 25 avril 2024 et prend fin le 7 février 2026. » Cette notification a été confirmée par le décret créant ce fameux Collège présidentiel qui a été publié dans le journal Officiel Le Moniteur du 12 avril 2024 indiquant dans son article 10 que : « Le mandat du Conseil Présidentiel prend fin le 7 février 2026 et ne peut bénéficier de la prolongation » et renforcée par le décret publié le 24 mai 2024 toujours par Le Moniteur déterminant l’organisation et le mode de fonctionnement du Conseil Présidentiel de Transition. C’est clair comme du cristal.
Il se trouve qu’à l’inauguration de ce nouveau pouvoir de Transition, les 9 Conseillers Présidents avaient pour mission principale : de rétablir l’ordre républicain, entreprendre le processus de la réforme constitutionnelle, organiser un référendum constitutionnel et des élections générales afin de favoriser le retour à une gouvernance démocratique et légitime. Or, après bien des conflits en interne et une opposition irascible de la quasi-totalité des acteurs sociopolitiques, le compteur se mettait à tourner au ralenti. Ainsi, en octobre 2025, malgré les promesses des uns et des autres des autorités de la Transition, le Conseil Electoral Provisoire (CEP) ramène tout le monde sur terre ou à la raison. Le nouveau Président de l’institution, Jacques Desrosiers, a officiellement reconnu l’impossibilité de tenir des scrutins avant la fin du mandat du CPT, ce qui implique obligatoirement deux options : soit une prolongation du mandat des membres du CPT, ce qui est inimaginable pour pratiquement tous les acteurs, soit une nouvelle Transition sous un autre format.
C’est l’option vers laquelle se profile malheureusement tout droit le pays. Surtout, le projet de réforme constitutionnelle conduit par le Comité de pilotage de la Conférence nationale a été abandonné en rase campagne après des millions de dollars dépensés en raison de l’absence de consensus politique. Et pour cause. Les critiques ont fusé dans tous les sens : illégalité, illégitimité, corruption avec les trois Conseiller-Présidents inculpés. Surtout, une incapacité à répondre aux priorités immédiates de la population, notamment la sécurité dans trois départements – Ouest, Artibonite et Centre – où les groupes armés tiennent la dragée haute aux forces de police et à l’armée haïtienne.
Même avec la présence des troupes de la Mission Multinationale d’Appui à la Sécurité en Haïti (MMAS), qui elle-même avait été au préalable soutenue officiellement par des mercenaires d’une entreprise privée américaine, avant le lancement du processus de la transformation de la MMAS en Force de Répression des Gangs (FRG) toujours en cours. Face à cette impasse et ce vide qui s’annoncent, l’Internationale – l’OEA, la CARICOM, l’ONU et les États-Unis – expriment une inquiétude croissante. Chacun à sa manière souligne ses craintes. L’OEA augmente le cycle des discussions tout en restant très pessimiste. Dans la mesure où la Secrétaire Générale adjointe, Laura Gil, avait estimé qu’il serait « presque impossible » d’organiser des élections avant février 2026. Celle-ci exprimait le risque d’un vide politique à l’issue du mandat du CPT.
Néanmoins, l’OEA poursuivait ses efforts de pourparlers avec même un voyage officiel en Haïti de son Secrétaire général Albert Ramdin en décembre dernier. Auparavant, le mardi 4 novembre 2025, le Secrétaire Général de l’Organisation des États Américains (OEA) en personne avait présenté au Conseil permanent de cette organisation une mise à jour, sorte de version 3.0 de sa Feuille de route pour la stabilité et la Paix en Haïti. Un plan global estimé provisoirement à 2,6 milliards de dollars, destiné à rétablir la stabilité en Haïti et à remettre le pays sur la voie du développement et de la prospérité. Ce plan bénéficie d’un large soutien international et sa première version a été présentée en août 2025. Albert Ramdin a également lancé un appel à agir d’urgence. Il souligne notamment que le temps est compté et que les États membres et les partenaires doivent intensifier leurs engagements concrets afin de passer des intentions aux actions réelles susceptibles d’alléger les souffrances du peuple haïtien et d’établir les bases de la stabilité, de la démocratie et de l’espoir, sous leadership haïtien et avec une coordination internationale efficace.
En somme, du bla-bla-bla habituel. La preuve que ces discussions n’ont aucun impact sur le vide politique qui arrive, ce même Albert Ramdin avait annoncé le mercredi 12 novembre qu’il a tenu une nouvelle réunion avec le même Groupe de coordination de la feuille de route de l’OEA, à savoir l’ONU, la CARICOM, les Etats-Unis et Haïti. Sur son compte X, il a écrit : « Le Groupe de coordination a passé en revue les progrès en matière de sécurité, de gouvernance et de préparatifs électoraux en Haïti » ce qui s’appelle parler pour ne rien dire. Justement, la CARICOM qui avait parrainé la création du CPT avait fait timidement son retour sur la scène politique haïtienne et se précipitait pour condamner toute tentative pour remplacer les dispositions transitoires par la force et appelle à un consensus national pour éviter une crise post-7 février. Dans une note envoyée à tous les protagonistes de la Transition au cours de la semaine du 20 octobre 2025, en espérant trouver un ultime consensus, on peut lire ceci : « Bonsoir, Madame, Messieurs les Leaders de Secteurs Représentés au Conseil Présidentiel de Transition.
Le Groupe des Éminentes Personnalités de la CARICOM poursuit son contact avec les leaders des groupes des Secteurs représentés au Conseil Présidentiel de Transition (CPT) parmi d’autres parties prenantes. En tenant compte de la nouvelle dynamique politique qui se développe avec l’émergence de multiples nouveaux groupements de parties prenantes mettant en avant des propositions pour la fin du mandat du CPT qui s’approche, le Groupe des Éminentes Personnalités vous saurait reconnaissant de lui faire parvenir vos réflexions sur la conjoncture et les efforts que vous êtes en train de faire pour le remplacement du Conseil au-delà du 7 février 2026. » Parmi les personnalités contactées figurent Maryse Narcisse, André Michel, Claude Joseph, Ted Saint-Dic et Jean-Charles Moise. Pour la plupart, des acteurs totalement périmés ou hors circuit. Alors que l’ONU, de son côté, insiste sur l’urgence de trouver une solution politique inclusive et de renforcer la sécurité, condition sine qua non pour toute élection crédible.
Mais, Carlos Ruiz Massieu, le Représentant spécial de Antonio Guterres en Haïti et Chef du Bureau intégré des Nations-Unies dans le pays (BINUH), s’inquiétait au Conseil de sécurité de l’ONU devant l’enlisement de la Transition : « Dans un contexte de défis persistants en matière de sécurité, le processus politique est entré dans les derniers mois des dispositions actuelles de gouvernance transitoire qui prévoient le transfert du pouvoir aux responsables élus d’ici le 7 février 2026. Le compte à rebours de la Transition a commencé. Je suis préoccupé par le fait qu’aucune voie claire vers le rétablissement d’une gouvernance démocratique ne se soit encore dégagée. Je salue toutefois les mesures prises par les autorités nationales pour consulter les acteurs politiques, parvenir à un accord sur les conditions nécessaires à la tenue d’élections et éviter un vide politique après le 7 février 2026. »
Mais, devant toutes ces tergiversations d’une Communauté internationale, l’une des premières responsables de ce puits sans fond en Haïti, il y a une question qui se pose désormais, celle de l’après-CPT. Qui prendra les rênes du pouvoir le 7 février 2026 à Port-au-Prince ? Comment les acteurs politiques haïtiens et la Communauté internationale comptent-ils éviter un nouveau vide institutionnel dans la mesure où, ni du côté haïtien ni du côté de l’International, personne ne semble avoir une proposition réaliste, claire et ferme pour éviter le grand chamboulement que certains rêvent depuis longtemps. Le Coordonnateur du Conseil Présidentiel de Transition, Laurent Saint-Cyr, l’a répété sans ambiguïté : le mandat du CPT se termine le 7 février 2026. En apparence, tous les 9 membres de cet Exécutif provisoire sous pression adhèrent à ce discours puisque, jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas à notre connaissance des voix discordantes au sein de la présidence pour dire le contraire.
D’ailleurs, plus on approche de cette date, plus tous les discours vont dans le même sens. Jeudi 6 novembre 2025, sur sa page Facebook, le Conseiller Frinel Joseph, le Monsieur élection de la présidence haïtienne, devait publier un court message afin d’apaiser les inquiétudes des uns des autres sur l’après 7 février. Il écrit : « À l’approche de l’échéance du 7 février, le Conseil Présidentiel de Transition intensifie les consultations avec les forces vives du pays pour que le dénouement de la situation reflète le plus que possible la volonté du plus grand nombre. C’est dans ce contexte que j’ai échangé, ce 4 novembre 2025, avec des représentants de 15 structures organisées de la Société civile venues de différentes communes du département du Sud afin de construire, ensemble, une issue apaisée et inclusive à la transition. » En temps normal, cette information serait passée comme un fait divers.
Mais, avec des conciliabules un peu partout à travers le pays, la diaspora, dans les instances internationales et régionales, elle a valeur d’information dans la mesure où elle indique l’affolement de l’Exécutif qui ne sait pas à quel saint se vouer pour sortir du guêpier dans lequel il se trouve à exactement un mois jour pour jour de la fin du mandat du Conseil Présidentiel de Transition. Surtout, la tension et l’inquiétude parmi certains de l’équipe sortante demeurent encore aujourd’hui. Puisque dans son allocution à l’occasion de la célébration du 222e anniversaire de l’Indépendance le 1er janvier 2026, le Président du CPT, Laurent Saint-Cyr l’a souligné en déclarant entre autres : « Il y a des inquiétudes concernant le mois de janvier 2026. Alors que nous entrons dans la dernière ligne droite menant au 7 février, certaines personnes se préparent à de petites manœuvres malveillantes. Je tiens toutefois à rappeler à tous que le moment exige : l’unité, la sérénité et la sagesse ; la conscience patriotique et le sens des responsabilités ; la stabilité et la continuité de l’État ; le courage et la capacité de placer l’intérêt national au-dessus de tout. Le moment appelle à mettre de côté tout ce qui peut nous distraire, tout ce qui peut déstabiliser la Transition. Nous n’avons pas le droit de jouer avec le temps. Nous n’avons pas le droit de remettre en cause les avancées déjà réalisées, en particulier celles liées au processus électoral. Nous n’avons pas le droit de faire du sur-place ni de tourner en rond. Nous n’avons pas le droit de jouer avec l’avenir de nos enfants. Aujourd’hui, toute notre attention doit être tournée vers un seul objectif : l’organisation d’élections transparentes et crédibles, dès que toutes les conditions sécuritaires seront réunies, c’est-à-dire dans les meilleurs délais. »
N’empêche, Ti pa Ti pa,- petit à petit – le compte à rebours du 7 février a vraiment commencé pour le départ de Fritz Alphonse Jean, Louis Gérald Gilles, Leslie Voltaire, Emmanuel Vertilaire, Frinel Joseph, Edgard Leblanc Fils, Smith Augustin, Régine Abraham et Laurent Saint-Cyr.
