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A qui profite l’assassinat de Jovenel Moise ?

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Cinq années exactement se sont écoulées depuis la nuit du 6 au 7 juillet 2021, où le chef de l’État Affranchi, la République née du sang du Père de la Nation, Jovenel Moïse, a été arraché à la continuité fragile du temps, avant d’être torturé puis assassiné dans sa résidence privée, dans une scène qui, par sa brutalité presque irréelle et sa portée symbolique, n’a pas seulement interrompu une vie politique, mais elle a fissuré la perception même que la nation avait de sa propre stabilité institutionnelle.

Depuis cette nuit-là, Haïti ne vit plus tout à fait dans le même régime de réalité. Quelque chose s’est déplacée dans la structure du politique, sans jamais se refermer complètement dans la conscience collective. Comme une faille ouverte dans le temps historique, une porte demeurée entrebâillée sur un événement qui refuse encore de devenir passé.

Cinq années depuis que le corps politique haïtien a été fracturé non seulement par la violence, mais par une question suspendue, persistante, presque insupportable : qu’est-ce qui a réellement été interrompu cette nuit-là, et qu’est-ce qui, au contraire, a commencé à partir de ce moment ?

Des acteurs économiques déjà présents en arrière-plan ont progressivement occupé le centre de gravité du système.

Car il ne s’agit pas uniquement de l’assassinat d’un homme. Il s’agit de la dissolution progressive d’une certaine cohérence du système. Or, dans les sociétés blessées, les absences ne disparaissent pas : elles se transforment, elles fermentent, elles continuent d’agir sous des formes diffuses.

Dès lors, le champ politique haïtien cesse d’être un espace lisible pour devenir un champ de forces instables, en recomposition permanente, où chaque tentative de stabilisation produit autant d’opacité que d’ordre apparent.

Dans le langage des sciences sociales, on pourrait parler de rupture de continuité étatique, de désacralisation brutale du centre symbolique du pouvoir, ou encore de basculement de régime implicite. Mais dans l’expérience vécue du pays, ces catégories théoriques se dissolvent. Ce qui demeure, c’est une forme de fatigue historique diffuse : une incertitude devenue climat, une attente sans objet défini, une instabilité qui ne se laisse plus nommer.

Dans ce contexte, Jovenel Moïse ne peut être réduit à une figure biographique ou à un événement isolé. Il est devenu, malgré lui, un point de condensation de tensions plus anciennes que lui : fragilité institutionnelle, conflits de légitimité, chevauchement des réseaux économiques et politiques, recomposition des élites, normalisation de la violence, et surtout, question jamais résolue de la souveraineté effective de l’État en Haïti.

Et aujourd’hui, cinq ans plus tard, une autre réalité s’impose lentement, méthodiquement, avec une froideur presque clinique, non pas comme une rupture visible, mais comme une sédimentation progressive.

Des acteurs économiques déjà présents en arrière-plan ont progressivement occupé le centre de gravité du système. Le secteur privé organisé, les réseaux économiques structurés, les chambres d’influence, les dispositifs de lobbying et certaines alliances transnationales se retrouvent aujourd’hui au cœur de la production des orientations économiques et, dans certains cas, de la définition même des trajectoires nationales.

Ce déplacement est souvent formulé en termes techniques : relance économique, attractivité des investissements, partenariat stratégique, modernisation de la gouvernance. D’autres y voient une réponse pragmatique à l’effondrement institutionnel.

Les mots se sont adoucis. Les dispositifs se sont technicisés. Le langage est devenu gestionnaire. Mais derrière la neutralité apparente du langage, une question demeure intacte : où se situe désormais le véritable centre de gravité du pouvoir ?

S’agit-il d’une reconstruction de l’État ? Ou d’une recomposition du pouvoir en contexte de fragilité étatique, où la capacité de décision se déplace vers des acteurs disposant déjà des ressources économiques et relationnelles nécessaires pour structurer l’action collective sans mandat populaire direct ?

Parce qu’au moment même où certains projets actuels s’accélèrent — forums internationaux, plans de développement, cadres de coopération économique, alliances avec des institutions étrangères et des think tanks — on ne peut s’empêcher de relire le passé à la lumière du présent.

Car les sociétés ne disparaissent pas. Elles se reconfigurent autour des éléments encore fonctionnels. Et dans ce processus, le pouvoir ne connaît jamais le vide : il circule, il se redistribue, il se reterritorialise.

Ce constat, pris isolément, pourrait relever d’une simple lecture institutionnelle. Mais dans une perspective critique, il révèle autre chose : un déplacement progressif de la souveraineté, qui ne s’est jamais annoncé comme tel, mais qui s’est installé dans les interstices laissés par la crise de l’État.

Dans ce cadre, la souveraineté cesse d’être une évidence verticale et unifiée. Elle devient une négociation permanente entre acteurs inégaux, entre institutions fragilisées et forces structurées, entre légitimité formelle et capacité effective d’action.

Dès lors, une tension intellectuelle persiste, inévitable : qu’est-ce qui s’est réellement interrompu cette nuit du 6 au 7 juillet 2021, et qu’est-ce qui a commencé à se structurer à partir de ce vide ?

Jovenel Moïse est-il mort en vain ?

Non pas au sens moral, car aucune existence humaine ne peut être réduite à une utilité historique. Mais au sens structurel, au sens où les forces qu’il contestait, qu’il dénonçait, ou du moins qu’il tentait de rééquilibrer, paraissent aujourd’hui s’être reconfigurées avec une efficacité encore plus grande, dans un espace institutionnel encore plus affaibli, et donc potentiellement plus perméable à leur influence.

Il serait pourtant simpliste de réduire ce moment à une cause unique, à une intention unique, à une lecture fermée. L’histoire politique montre en effet que les ruptures majeures ne se limitent jamais à une fin. Elles ouvrent des séquences. Elles redistribuent des possibilités. Elles reconfigurent des équilibres déjà instables. Et dans cette redistribution, les bénéfices, les pertes et les recompositions suivent toujours des logiques de continuité de pouvoir.

Dans cette perspective, la question “à qui profite le basculement qui a suivi l’assassinat du chef de l’État ?” ne relève pas uniquement du soupçon. Elle appartient à la méthodologie même des sciences sociales : elle permet de suivre les lignes de force, d’identifier les continuités structurelles et de comprendre comment le pouvoir se recompose lorsqu’un centre institutionnel s’affaiblit.

Car dans les sciences politiques, il existe une règle froide mais constante : le vide du pouvoir n’existe jamais. Il est toujours occupé. Et ceux qui occupent cet espace définissent ensuite ce qui est considéré comme “possible” “normal”, “nécessaire”, “réaliste”.

le pouvoir ne connaît jamais le vide : il circule, il se redistribue, il se reterritorialise.

C’est ainsi que, cinq ans après, les discours ont changé, les acteurs visibles ont changé, les dispositifs institutionnels ont “évolué”. Pourtant, certaines orientations profondes semblent étrangement convergentes avec ce que certains segments de l’élite économique et internationale défendaient déjà hier : réduction fonctionnelle de l’État, c’est-à-dire gouvernance partagée, montée des acteurs privés dans la décision publique, intégration accrue aux cadres économiques internationaux, et fragmentation progressive des centres de souveraineté.

Alors, en observant la trajectoire des cinq dernières années, une dissonance apparaît, presque brutale : tout ce qui était présenté comme “controversé”, “instable”, “trop centralisé”, ou à réformer dans le discours de Jovenel Moïse, semble aujourd’hui intégré, absorbé, dépassé ou simplement en train d’être réalisé sous une autre forme, avec d’autres mots, d’autres acteurs, d’autres vitrines par une nouvelle architecture de décision où les frontières entre État, secteur privé, acteurs internationaux et dispositifs informels deviennent de plus en plus poreuses. Et dans cette recomposition silencieuse, quelque chose d’essentiel se perd : la lisibilité du souverain.

Dès lors, une interrogation demeure, non comme affirmation, mais comme problème analytique : les transformations actuelles constituent-elles une rupture, ou la continuation d’un processus amorcé sous d’autres formes ?

Ce type de problématique n’appartient ni au commentaire moral ni à la narration événementielle. Il relève de la sociologie du pouvoir, de l’anthropologie politique, de l’économie des réseaux d’influence et de l’histoire des dépendances structurelles. Ces disciplines convergent sur un point : les systèmes ne produisent pas seulement des acteurs, ils produisent aussi les conditions de leur remplacement.

C’est pourquoi la science politique ne se limite pas à l’analyse des décisions. Elle observe les effets. La sociologie des élites ne s’arrête pas aux discours. Elle suit les recompositions du pouvoir. L’économie politique n’évalue pas seulement les projets. Elle examine les accès, les ressources et les structures de contrôle, c’est-à-dire la redistribution des leviers de décision. Et l’histoire, à terme, enregistre ce que les sociétés mettent du temps à reconnaître : qu’un assassinat politique n’est jamais seulement la fin d’un homme, mais souvent un accélérateur de recomposition systémique.

Jovenel Moïse n’était pas un homme sans contradictions, ni un acteur politique sans erreurs. Il incarnait aussi, à tort ou à raison, une tentative, partielle et contradictoire, de repositionnement de l’autorité étatique face à des forces économiques et politiques profondément enracinées. Qu’on adhère ou non à ses orientations ou sa méthode, certaines de ses politiques touchaient à des zones sensibles : production nationale, énergie, agriculture, et redistribution des rapports de force économiques. Il touchait, parfois maladroitement, à des zones de tension où se croisent intérêts privés, réseaux transnationaux et pouvoir étatique.

Mais une nation ne souffre pas uniquement lorsqu’elle est administrée de manière imparfaite. Elle souffre surtout lorsqu’elle ne parvient plus à identifier clairement les mécanismes invisibles qui organisent ses propres transformations, c’est-à-dire qui la dirige, et comment.

C’est pourquoi l’enjeu central n’est pas seulement de savoir ce qui s’est passé, mais de comprendre comment les structures produisent les événements, et comment, en retour, les événements reconfigurent les structures qui les ont rendus possibles. Ainsi, l’assassinat de Jovenel Moïse ne peut être réduit à un événement fermé, mais plutôt considéré comme une bifurcation historique encore active, dont les effets continuent de se dérouler de la manière dont l’État se recompose, dont les élites se reconfigurent, et dont la souveraineté est redéfinie en fragments.

Cinq ans après, ce qui persiste n’est pas uniquement un souvenir politique, mais une absence de résolution structurelle. Et cette absence, en elle-même, devient une structure. Les familles continuent de vivre avec des questions sans sépulture, l’image d’un pouvoir brisé, d’un État fragilisé, et d’une population qui, elle, n’a jamais été consultée sur les recompositions successives de son destin.

quel type de société devient-on lorsque les ruptures majeures ne produisent plus de refondation claire?

Les institutions demeurent fragiles, les réponses incomplètes, les récits fragmentés. Les citoyens évoluent entre lucidité amère et fatigue, tandis que les nouvelles générations grandissent dans un espace où même les ruptures historiques ne produisent plus de clarté, mais seulement de nouvelles couches d’incertitude. Et dans ce paysage, une douleur plus discrète persiste : celle d’un peuple qui regarde l’histoire s’écrire au-dessus de lui, sans toujours pouvoir en devenir l’auteur.

En d’autres termes, les gens ne se voient pas offrir une lisibilité suffisante de leurs propres mécanismes.

Alors si les forces qui étaient censées être contenues, régulées ou transformées continuent de structurer le champ du pouvoir aujourd’hui, alors que signifie réellement cet événement dans notre trajectoire collective ?

Non pas pour nourrir la colère. Mais pour comprendre. Car comprendre, dans un pays comme Haïti, n’est pas un luxe intellectuel. C’est une forme minimale de survie historique.

Alors la question “à qui profite le crime ?” n’est pas seulement une accusation. C’est une méthode d’analyse en sciences sociales. C’est une manière de suivre les lignes de force, les continuités, les déplacements d’intérêts, les recompositions du pouvoir. Mais c’est aussi une blessure ouverte.

Pourquoi ? Parce qu’au fond, la question la plus difficile n’est peut-être pas “qui a fait quoi ?”, mais celle-ci : quel type de société devient-on lorsque les ruptures majeures ne produisent plus de refondation claire, mais seulement des recompositions successives d’un même système sous des formes renouvelées ?

Cinq ans après, le deuil n’a toujours pas trouvé de forme stable. Haïti se tient encore dans l’intervalle entre mémoire et recomposition, entre analyse et silence, entre ce qui a été perdu et ce qui se redéfinit sans cesse. Et peut-être est-ce là le cœur du problème : une société ne souffre pas seulement de ses violences, elle souffre aussi de l’impossibilité de les clore symboliquement.

Et peut-être qu’au fond, la véritable tragédie n’est pas uniquement ce qui s’est passé la nuit du 6 au 7 juillet 2021. C’est le fait que, cinq ans plus tard, nous soyons encore en train d’essayer de comprendre ce que cette nuit a réellement ouvert dans le devenir du pays — comme si l’histoire elle-même semble encore en train d’en déployer les conséquences, comme si ce moment n’avait pas encore totalement terminé de décider ce qu’il a commencé à devenir.

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