
Le 7 février 1986 marque la fin de près de 30 ans de dictature héréditaire en Haïti. Cette date signe, en effet, la chute du dernier du nom, Jean-Claude Duvalier. Le Président à vie déchu et sa famille venaient à peine de déposer les pieds dans le sud de la France pour un long exil que ses successeurs à Port-au-Prince, en l’occurrence les militaires, dans un décret émanant du Conseil National de Gouvernement (CNG), autorisaient la liberté d’expression et la création des partis politiques. Cette décision hautement significative, symbolique et réclamée par l’immense majorité de la population allait permettre une explosion du nombre de formations politiques. En même temps, s’ouvrait une période de transition qui, malheureusement, perdure. Un an plus tard, en mars 1987, la nouvelle Constitution est adoptée par référendum et elle instaure, pour le meilleur et pour le pire, un régime démocratique et multipartite.
Cependant, malgré l’ouverture de cet espace de liberté, la transition post-Duvalier patine et s’avère même problématique depuis ces 40 années passées. Les partis politiques, bien que nombreux, trop peut-être, peinent à s’institutionnaliser et à proposer des programmes clairs pour une gouvernance stable. Leur prolifération reflète davantage une quête de pouvoir personnel qu’une volonté réelle de construire une démocratie solide. Depuis 1986, en effet, Haïti a connu une multiplication spectaculaire du nombre de partis politiques. Selon les derniers recensements en date et les sources du ministère de la Justice, entre 250 et 300 partis ou regroupements politiques ont été enregistrés, bien que seulement une minorité soit réellement active dans le paysage. D’ailleurs, en perspective des élections annoncées pour cette année par les autorités de transition, notamment par l’organisme électoral, (Conseil Electoral Provisoire), « seulement » 150 partis ont fait acte de candidature.
Les partis politiques haïtiens nés de l’espoir de 1986, ont joué un rôle central dans la vie socio-politique du pays. Ils ont permis théoriquement l’expression du pluralisme, accompagné la mobilisation et les revendications populaires et même favorisé une certaine alternance light. Cependant, leur faiblesse structurelle, leur manque de vision à long terme et leur implication dans des pratiques clientélistes et violentes ont largement contribué à l’instabilité politique qui caractérise Haïti depuis ces quatre décennies de liberté retrouvée mais ternie par ce que nous appelons : la transition permanente. Parmi les partis politiques les plus marquants de la période post-dictatoriale, on peut citer le mouvement Lavalas. Né à la fin des années 1980, il s’est rapidement imposé comme une force politique majeure en Haïti, portée par la base populaire et les revendications des plus démunis et naturellement par son leader et fondateur, Jean-Bertrand Aristide, jeune prêtre de l’église Saint Jean Bosco du quartier populaire de la Saline à Port-au-Prince.
Il incarnait à la fois l’espoir du changement et la polarisation politique dans un pays où le débat politique rationnel et constructif est rarissime. Jean-Bertrand Aristide, figure charismatique et exclu de sa congrégation catholique – Salésien -, a été élu Président en 1990 avec un programme de justice sociale et de lutte contre la pauvreté. Ce parti, d’abord appelé Organisation Politique Lavalas (OPL), puis Fanmi Lavalas, a dominé la scène politique haïtienne pendant des années, remportant des élections à plusieurs reprises et mobilisant une large partie de la population. Cependant, son parcours a été marqué par des coups d’État (1991, 2004), des accusations de fraudes électorales et une polarisation croissante de la société haïtienne. Depuis 2006, avec la division suite à la création du parti LESPWA par les néo-lavalassiens, notamment René Préval, (Espoir) puis la scission, toujours sous l’autorité de Préval, avec l’arrivée du parti INITE (UNITE), les lavalassiens ont été progressivement marginalisés, dilués dans la masse des partis qui ne le sont en vérité que de nom.
D’autres organisations partisanes, notamment le Parti démocrate chrétien haïtien (PDCH), le Mouvement pour la Reconstruction Nationale (MRN), l’Organisation du peuple en lutte (OPL), PNDPH, Alyans Demokratik, RDNP, MNP-28, GREH, MOCHRENA, PFSDH, PONT, SDP, FUSION, MIDH, ADHEBA, PHTK, EN AVANT, PITIT DESALIN, KONAKOM, MOPOD, PSCH, etc. reflètent la pluralité des opinions et des intérêts dans la société haïtienne. Elles illustrent, sur un plan purement théorique, voire artificiel, la diversité idéologique (gauche, droite, centre, sociaux-démocrates, démocrate-chrétiens, conservateur,) mais aussi la balkanisation de la classe politique ou la fragmentation du paysage sociopolitique d’un Etat en quête de stabilité. Cette prolifération de partis politiques s’explique par plusieurs facteurs : l’absence de barrières à l’entrée, la faiblesse des institutions régaliennes et une culture politique où la création d’un parti est souvent un moyen d’accéder à des ressources de l’Etat ou à des postes dans l’administration publique.
Pourtant, les partis politiques sont des vecteurs de démocratie : ils doivent canaliser les revendications populaires, proposer des programmes de gouvernance et assurer la représentation des citoyens. En Haïti, de 1986 jusqu’à nos jours, leur rôle demeure ambivalent. Leur apport réel à la consolidation démocratique reste limité. Peu de partis ont une base militante solide, une idéologie claire ou une présence nationale. La plupart fonctionnent autour de leaders charismatiques – René Théodore (PUCH), Leslie F. Manigat (RDNP), Sylvio Claude (PDCH), Mac Bazin (MIDH), ce qui fragilise leur pérennité et leur capacité à proposer des alternatives crédibles. Certains partis, comme Fanmi Lavalas du temps où son leader incontournable, « Titid », incarnait le changement et portait un discours anti-impérialiste, voire anti-américain (Tonton Sam pa ladan n ), ont su mobiliser les masses et donner une voix aux exclus, notamment dans les quartiers populaires. D’autres ont permis une participation massive aux scrutins, surtout à la sortie de 1986, avec des taux de participation parfois élevés avant que leurs dirigeants ne perdent l’un après l’autre toute leur assise populaire. Les partis politiques haïtiens sont fréquemment accusés de privilégier les intérêts personnels ou groupusculaires au détriment de l’intérêt général.
La corruption et le népotisme sont monnayables, ce qui mine la confiance dans les institutions. Il faudrait souligner que l’absence de suivi et de régulation des partis en Haïti, ainsi que la faiblesse et l’instabilité de l’institution électorale, le Conseil Électoral Provisoire (CEP), vieille aussi de près de quarante ans, (1987), favorisent les fraudes, les contestations de résultats et les crises post-électorales. Une gestion dont le résultat ne fait que susciter les tensions entre partis, souvent exacerbés par des bandes armées, conduisant à des épisodes de violence, des coups d’État, des blocages institutionnels et des interventions récurrentes de la Communauté internationale. Chaque scrutin devient l’occasion d’une nouvelle crise politique. Les dirigeants en place utilisant la corruption et manipulation pour se maintenir au pouvoir, tandis que les opposants ne jurent que par la violence populaire pour abattre les régimes. Surtout, peu de formations politiques proposent un projet de société réaliste.
Leur action se limite souvent à la critique du pouvoir en place, sans offrir des alternatives crédibles. L’assassinat du Président de la République en fonction, Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021 et la transition du chaos qui s’en est suivie avec trois exécutifs intérimaires successifs – Le Premier ministre Ariel Henry, le Conseil Présidentiel de Transition et celui conduit depuis le 7 février 2026 par Alix Didier Fils-Aimé-, sont la preuve évidente que les partis politiques n’ont pas réussi à devenir ce qu’ils devraient être, c’est-à-dire, la locomotive de la démocratie. Depuis 1987, Haïti a connu plus de 28 Premiers ministres et gouvernements légitimes ou de facto et seulement deux Présidents de la République issus des élections ont terminé leur mandat constitutionnel – René Garcia Préval et Michel Joseph Martelly – sans oublier les deux présidences provisoires, Ertha Pascal-Trouillot (1990-1991) et Jocelerme Privert (2016-2017).
Les partis politiques, par leur incapacité à s’entendre, à respecter les règles démocratiques et à proposer des solutions durables, ont contribué à cette instabilité institutionnelle et étatique.
En effet, quarante ans après la chute des Duvalier, le bilan des partis politiques haïtiens est contrasté. Certes, la liberté d’expression et d’association est désormais acquise. Certes, ils ont permis une participation citoyenne et une alternance au pouvoir, même si celle-ci est souvent chaotique. Les partis politiques, malgré leur grand nombre dans le paysage social haïtien, au lieu d’être des piliers de la démocratie, sont souvent des obstacles à la stabilité étatique et au développement économique. La crise actuelle, marquée par l’absence d’élections régulières depuis dix ans, la montée de l’insécurité et la faiblesse de l’État, illustre l’échec des partis à construire une démocratie solide et inclusive.

Somme toute, leur rôle dans l’avènement de la démocratie en Haïti, même discutable, est bien réel, bien que leur responsabilité dans l’instabilité, la désintégration du pays soit tout aussi grande. Pour sortir de cette impasse, une refonte profonde du système politique haïtien, une régulation plus stricte des partis et une culture de l’alternance pacifique et du débat démocratique sont indispensables. Maintenant, il faudrait, en toute lucidité, poser cette question : les partis politiques haïtiens sauront-ils se réinventer pour devenir de véritables acteurs de changement ou resteront-ils les fossoyeurs de la démocratie haïtienne quarante ans après ? Comme disait un de nos anciens professeurs de science politique à Paris, Philippe de Tournérrand : la démocratie est née pour réguler les institutions, non pour anéantir l’Etat !
W.K.F











