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Haïti: Comprendre l’État Affranchi et la violence structurelle

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Il faut analyser l’État Affranchi, héritier d’une rupture fondatrice : l’assassinat de Dessalines le 17 octobre 1806.

La violence en Haïti n’est pas un phénomène naturel, une fatalité inscrite dans le sol ou dans l’âme des habitants. Elle est produite, historique, structurelle et politique. Pour la comprendre, il faut analyser l’État haïtien comme ce que je propose d’appeler l’État Affranchi, héritier d’une rupture fondatrice : l’assassinat de Dessalines le 17 octobre 1806.

L’assassinat de Dessalines a marqué plus qu’un assassinat politique: il a instauré un Etat qui se définit comme autonome, séparé, presque abstrait, et qui ne s’est jamais constitué comme le garant effectif de la nation.

Depuis 1806, l’État haïtien se reproduit comme une entité affranchie du peuple, avec ses propres règles, ses logiques internes, et son autonomie apparente vis-à-vis de la société qu’il est censé représenter.

La violence est structurelle. Elle se manifeste dans l’exclusion du peuple des décisions politiques et économiques

Ce n’est pas seulement un cadre juridique ou administratif : c’est un mode de reproduction sociale concret, incarné dans les élites économiques qui capturent les ressources et contrôlent les infrastructures, les classes administratives qui appliquent des décisions déconnectées des besoins populaires, les intellectuels organiques qui légitiment et normalisent l’ordre établi, les appareils policiers et judiciaires qui transforment le droit en instrument de neutralisation et de discipline, un imaginaire républicain importé, souvent abstrait et théorique, qui n’a jamais intégré le peuple bossale, la majorité populaire.

Lorsque l’on parle de violence en Haïti, il ne faut pas penser uniquement à la criminalité, aux gangs ou aux catastrophes naturelles. Cette violence est structurelle. Elle se manifeste  dans l’exclusion du peuple des décisions politiques et économiques, la capture des institutions par des élites qui reproduisent leur pouvoir, la précarisation constante des droits et libertés fondamentales, et la neutralisation de l’agency collective par des sanctions, tutelles, procédures judiciaires arbitraires et mécanismes internationaux.

L’État Affranchi ne produit pas seulement la loi, il produit la violence en tant que mode de fonctionnement social, quotidien et systémique. Il s’agit d’une violence non létale, symbolique et institutionnelle, mais dont les effets sont réels : invisibilisation des masses, dépossession politique et sociale, destruction progressive du capital symbolique collectif.

L’État Affranchi n’est pas seulement un concepteur abstrait de règles. Il est un système social concret, reproduit par la pratique quotidienne des élites et des institutions :

1. Les élites économiques capturent les bénéfices et orientent les politiques publiques pour maintenir un statu quo profitable.

2. Les administrations et bureaucraties appliquent la loi sans légitimité populaire, transformant la réglementation en instrument de neutralisation.

3. Les intellectuels et médias diffusent et légitiment un récit qui sépare l’État de la population, rendant invisible la responsabilité collective.

4. Les forces de sécurité et le système judiciaire transforment la légalité en technologie de disqualification, criminalisant préventivement et neutralisant les acteurs critiques.

5. L’imaginaire républicain importé perpétue une vision de l’État comme entité autonome, abstraite, qui n’intègre pas le peuple bossale dans la conception du pouvoir et du droit.

En pratique, cette dynamique produit une violence invisible mais permanente, qui structure la société et reproduit la domination historique.

Chaque décision administrative, chaque loi, chaque sanction devient un acte de reproduction de l’État Affranchi.

Les sanctions internationales et les conditionnalités imposées à Haïti renforcent la dépendance et neutralisent l’autonomie.

Le lawfare et la criminalisation préventive ciblent la pensée, le capital symbolique et l’agency, paralysant les individus avant qu’ils n’agissent.

La bureaucratie et les institutions locales reproduisent ces logiques au quotidien, rendant la population spectatrice et objet de son propre gouvernement.

Comprendre l’État Affranchi permet de décrypter la violence structurelle en Haïti : elle est historique, produite et reproduite.

Ainsi, la violence en Haïti n’est pas un état de nature, mais le résultat d’un système social et politique historique, consolidé depuis 1806 et reproduit par des pratiques institutionnelles, économiques et symboliques.

Comprendre l’État Affranchi permet de décrypter la violence structurelle en Haïti : elle est historique, produite et reproduite. Ce n’est pas une fatalité mais une construction sociale et politique.

Reconnaître cela est la première étape pour exiger une légitimité réelle des institutions, reconstruire l’agency collective et individuelle, protéger le capital symbolique et la subjectivité du peuple, et imaginer un Etat qui ne soit pas affranchi du peuple, mais véritablement incarné par la nation qu’il gouverne.

En conclusion, la violence que nous subissons n’est pas naturelle, ni inévitable. Elle est le produit d’un système que nous pouvons analyser, comprendre et transformer. L’État haïtien, tel qu’il existe aujourd’hui, est l’État Affranchi : un héritage historique, un système social concret et un mode de reproduction de la domination. Comprendre cette dynamique est indispensable pour penser une véritable souveraineté populaire, où le peuple ne serait plus spectateur, mais acteur central de son État et de sa nation.

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