Les douanes haïtiennes : matrice du chaos et incubateur de la violence armée
L’avis de recherche contre Julcène Édouard, ancien directeur général de l’Administration générale des douanes (AGD), agit comme un coup de projecteur brutal sur une vérité que l’État haïtien s’efforce de camoufler depuis des décennies : les douanes ne sont pas défaillantes, elles sont structurantes du crime.
Trafic d’armes et de munitions, blanchiment d’avoirs, financement du terrorisme, fraude fiscale, association de malfaiteurs. Les accusations portées contre un ancien patron des douanes ne tombent pas du ciel. Elles s’inscrivent dans une continuité historique où l’AGD est devenue le cœur logistique du désordre national.
En Haïti, aucune arme lourde n’apparaît par magie dans les quartiers populaires. Elle arrive par les ports, les aéroports, les frontières, sous l’autorité directe des douanes. Chaque kalachnikov est une preuve matérielle de l’échec — ou de la complicité — de cette institution et en général de l’état haïtien.
Julcène Édouard n’est pas une exception. Il est un symptôme. Avant lui, d’autres directeurs sont passés. Tous ont hérité d’une maison infestée, et aucun ne l’a nettoyée. Certains l’ont même aménagée pour mieux gérer la contrebande.
Les douanes haïtiennes sont une passoire criminelle, où passent non seulement des armes et des munitions, mais aussi des marchandises frauduleuses, de l’argent sale, et selon plusieurs alertes ignorées, des réseaux plus sombres encore, jusqu’au trafic d’organes humains.
Quand la DCPJ parle de financement du terrorisme, elle ne dramatise pas. Ceux qui terrorisent la population sont financés, équipés et alimentés par des circuits où les douanes jouent un rôle central.
La République n’a pas perdu le contrôle de ses frontières. Elle les a louées.

Ports et aéroports : là où l’État disparaît et où le crime prend le relais
Les ports haïtiens ne sont plus des infrastructures stratégiques. Ils sont des zones franches du crime organisé. Conteneurs non inspectés, manifestes falsifiés, scellés remplacés, agents achetés : le trafic est méthodique, industriel, protégé.
Aucun directeur de port, aucun responsable douanier ne peut sérieusement prétendre ignorer ce qui entre et sort du territoire.
L’ignorance serait déjà un crime. La connaissance silencieuse est une complicité. Chaque jour, des cargaisons passent sans contrôle réel pendant que l’État simule des procédures. Les scanners sont absents, hors service ou volontairement inutilisés. Les rapports dorment. Les signatures circulent.
Les ports sont devenus les artères du sang national, alimentant la violence pendant que les discours officiels parlent de “lutte contre l’insécurité”.
Les gouvernements haïtiens passés ou présent au service de la bourgeoisie sont les premiers coupables. C’est eux qui tolèrent que certains bourgeois ont leur propre port privé sans aucun contrôle de qui que se soit.
Itinéraire d’une arme légale devenue instrument de terreur
Une arme entre légalement ou semi-légalement sur le territoire. Elle est sous-déclarée, mal classifiée, ou tout simplement “oubliée”. Elle change de mains. Elle se retrouve dans un bidonville. Elle tue.
Ce trajet n’est pas un accident. C’est une chaîne organisée, impliquant importateurs, agents, cadres, financiers et protecteurs politiques. Les gangs ne sont pas autonomes. Ils sont les sous-traitants armés d’une élite économique et politique qui prospère dans le chaos.
Les directeurs fantômes : enrichissements suspects et silence institutionnel
Aucun audit sérieux n’a jamais été mené sur le patrimoine réel des anciens directeurs de l’AGD. Villas, comptes à l’étranger, visas diplomatiques, entreprises-écrans : le silence est assourdissant.
Dans un pays où les recettes douanières devraient sauver l’État, les douanes ont surtout sauvé des fortunes privées. La justice regarde ailleurs. Les gouvernements passent. Les directeurs et leurs patrons s’en vont riches. N’est-il pas important de rappeler que tous les dirigeants ont un patron, un mécène à qui ils versent systématiquement de l’argent. Si ce n’est pas un ministre, c’est un homme politique issu des partis les plus renommés du pays.
Un État pris en otage par ses propres frontières
En Haïti, on utilise toujours un bouc émissaire pour faire porter le fardeau de toute une classe dirigeante pourrie et corrompue. Pourquoi rien n’est jamais dit sur les oligarques qui disposent de plusieurs infrastructures portuaires privées majeures dans le pays ? Julcène Édouard ne doit pas être le dernier nom sur la liste. Il doit être le premier domino. Sans une purge totale des douanes, sans audits indépendants, sans poursuites pénales contre tous les anciens directeurs et le responsable actuel, parler de sécurité nationale relève du mensonge politique. Haïti ne tombera pas seulement sous les balles des gangs.
Elle tombera sous le poids de ses complicités internes, si la vérité continue d’être négociée.
La République ne manque pas de lois. Elle manque de courage !
Reynoldson Mompoint, Avocat, Communicateur Social, Journaliste
Cap-Haitien, le 06 février 2026
