(English)
Oui, le CPT a échoué. Oui, cet échec est nourri par la cupidité, l’irresponsabilité et la capture de l’État par des intérêts privés. Là-dessus, il n’y a ni controverse ni débat à ouvrir. Mais le véritable mensonge commence quand on parle de “fin de mandat” du CPT comme si le problème était chronologique.
Le CPT ne tient pas par légitimité, mais parce que personne n’a voulu assumer le coût d’une rupture réelle. Ni les élites économiques, qui prospèrent dans l’informel armé. Ni la classe politique, qui survit dans la suspension institutionnelle. Ni une partie de la société civile, devenue médiatrice professionnelle du chaos. Ni l’international, qui préfère un désordre contrôlable à une souveraineté imprévisible. Dans ce cadre, appeler le CPT à la morale revient à parler à une structure, pas à des consciences.
Le CPT n’a pas échoué moralement. Il a réussi structurellement. Il a rempli sa fonction réelle, c’est-à-dire, bloquer toute souveraineté populaire, maintenir l’indétermination politique, protéger les circuits économiques criminels et offrir une façade de “transition” acceptable à l’extérieur.

Je refuse frontalement l’idée selon laquelle une gouvernance technocratique serait une sortie de crise. En Haïti, la technocratie n’est jamais neutre. Elle est un langage sans peuple, une administration sans mandat, un pouvoir sans responsabilité politique réelle. Elle gère. Elle ne libère pas. Elle stabilise. Elle ne transforme pas. Elle déplace le débat du politique vers la compétence pour éviter la question centrale : qui décide réellement, et au nom de qui.
Toutes les expériences technocratiques ont servi à geler le conflit réel, rassurer les bailleurs, neutraliser la colère populaire et reconduire les mêmes réseaux sous des visages prétendument neutres. Elles préparent des élections comme on prépare un décor, pas comme on refonde un contrat social.
Un pays colonisé par l’urgence ne peut pas être sauvé par l’expertise seule. Organiser des élections sans avoir désarmé l’économie criminelle, sans avoir brisé la structure de dépendance internationale, sans avoir clarifié où se situe le pouvoir réel, revient à organiser une rotation des visages, pas un changement de régime.
Haïti n’est pas en panne d’ingénierie administrative. Haïti est en captivité politique.
Avant toute gouvernance, il faut nommer la réalité : reconnaître l’existence d’une économie de guerre interne, admettre la complicité passive ou active de l’international, cesser le mensonge de la “transition neutre”. Sans cette clarification, toute administration n’est qu’un intérim prolongé.
Photo : Kim Ives/Haïti Liberté
Le patriotisme n’est pas une émotion tardive mais une position de rupture précoce. Un patriotisme qui n’ose pas rompre avec les circuits de prédation, affronter les intérêts étrangers et assumer une période d’instabilité transitoire pour reconstruire n’est pas du patriotisme. C’est de la nostalgie civique.
Je le dis clairement : Le CPT n’est pas un accident. La technocratie n’est pas une solution. Les élections sans rupture structurelle sont une reconduction déguisée. Je ne propose ni un homme providentiel, ni un gouvernement technique classique. Je propose une rupture politique organisée, structurée en quatre actes non négociables.
Acte I. Déclaration de vérité politique
Une déclaration officielle, publique et documentée reconnaissant l’échec systémique des transitions, la capture de l’État par des intérêts armés et économiques, et la faillite du modèle électoral sous tutelle. Sans cette clarification, aucune gouvernance n’est légitime. Tout le reste n’est qu’intérim prolongé.
Acte II. Autorité de désengorgement
Une structure politique temporaire, hors du CPT et hors des partis, avec un mandat strict et limité, c’est-à-dire, démanteler les circuits financiers criminels, reprendre le contrôle réel des ports, des frontières et des flux économiques, neutraliser la confusion volontaire entre sécurité, gangs et politique. Pas pour gouverner indéfiniment mais pour rendre à la société la capacité de choisir.
Acte III. Réarmement civique
Avant toute élection : réhabilitation de la citoyenneté locale, réappropriation du débat public, mise à nu des responsabilités économiques, sociales et intellectuelles.
Un peuple politiquement muet ne produit que des élections muettes.
Acte IV. Refondation électorale
Les élections viennent en dernier. Comme la clôture d’un processus de reconquête politique, pas comme un pansement sur une plaie ouverte.
Pour moi, les élections ne sont pas un remède. Elles sont un indicateur. Réclamer des élections dans le chaos est une forme de démission intellectuelle. Non pas parce que le vote est inutile, mais parce que l’électeur est sous contrainte économique et sécuritaire, les partis sont des coquilles vides ou des relais d’intérêts, la violence est un acteur politique à part entière. Dans ces conditions, le suffrage n’est pas libre. Il est administré. Et un suffrage administré produit exactement ce qu’on attend de lui, c’est-à-dire, la reconduction de l’ordre qui l’a organisé.
Quand un pays peut sécuriser ses choix sans tutelle, financer son État sans rançon et parler politiquement sans peur, alors les élections deviennent possibles. Avant cela, elles sont décoratives.
Il n’y a pas de transition haïtienne autonome tant que les lignes rouges sont écrites ailleurs.
Le problème d’Haïti n’est pas l’absence de compétence mais l’absence de courage politique à rompre avec ce qui profite du chaos. Tant que cette rupture n’est pas assumée, chaque “solution” ne fera que prolonger l’agonie sous un autre nom.
Le vrai courage aujourd’hui n’est pas de proposer une nouvelle formule de gouvernance, mais de reconnaître que le cadre lui-même est vicié.
Haïti n’a pas besoin d’un meilleur gestionnaire du désastre. Elle a besoin d’un acte de rupture qui rende le désastre politiquement impossible. Ce n’est pas une transition qu’il appelle mais une désintoxication du pouvoir.
Je propose d’assumer publiquement que la normalité institutionnelle est suspendue, et que la priorité n’est pas d’y revenir mécaniquement, mais de refonder ce qui mérite d’être normal. Cela suppose une parole politique qui ne promet pas la stabilité immédiate, l’acceptation d’un inconfort transitoire, et la fin du storytelling de la “transition courte”.
Cela implique aussi une responsabilité explicite des élites. Une mise à nu publique des fortunes construites dans le chaos, des alliances tacites avec la violence, des intellectuels qui ont troqué la pensée contre l’accès. Sans chasse aux sorcières, mais sans amnésie organisée. Cela implique que certains perdront leurs positions, certains discours “responsables” deviendront obsolètes, certaines carrières bâties sur la crise prendront fin. Et c’est précisément pour cela que cette voie est combattue.
En conclusion, le vrai scandale n’est pas l’échec du CPT mais le consensus silencieux autour de l’idée qu’il fallait un CPT. On a fabriqué une transition non pour sauver Haïti, mais pour éviter qu’Haïti se choisisse elle-même. Et je refuse de continuer à parler de crise haïtienne sans nommer clairement les responsabilités extérieures. Il n’y a pas de transition haïtienne autonome tant que les lignes rouges sont écrites ailleurs.
Un pays ne se sauve pas en douceur quand il a été détruit avec méthode. Il se sauve en acceptant de rompre, même si cette rupture fait peur à ceux qui vivent du provisoire.